LE LIBERALISME ANTJ-CATHOLIQUE
prêchant d'exemple, un certain nombre de personnalités en vue s'affiliaient à l'Église réformée.
Ces conversions ne furent naturellement ni bien nombreuses ni bien durables. Le temps n'était plus où l'on ne sort d'une Église que pour entrer dans une autre, et c'était beaucoup moins par besoin religieux que par conviction politique qu'avaient agi les néophytes. Le protestantisme ne servit en somme que d'arme contre les ultramontains. La Flandre Libérale, récemment fondée (1874), l'opposait à leur fanatisme et à leur intolérance. On ravivait les glorieux souvenirs du XVP siècle, comme si les guerres de religion eussent été des guerres pour la libre pensée! En 1876, le cortège historique, organisé à Gand pour commémorer le trois-centième anniversaire de la Pacification, provoquait une sensation profonde. On ne parlait plus que du duc d'Albe, de Philippe II, des comtes d'Egmont et de Hornes, de Christine de Lalaiiig, des horreurs et des bûchers de l'Inquisition, et pour mieux marquer leur rupture avec l'Église, tout à la fois, sur le terrain politique et sur le terrain religieux, ses adversaires reprenaient ce surnom de Gueux qu'avaient porté jadis les patriotes calvinistes. Toute cette agitation était soutenue et alimentée par les loges maçonniques. Acquises pour la plupart au positivisme, elles étaient hostiles à toute foi religieuse, et si elles se montrèrent favorables à la propagande protestante, ce ne fut que pour mieux combattre le catholicisme et affranchir la raison. Car tout recul de l'Église est une conquête pour le rationalisme ; toute manifestation anti-religieuse contribue à la libération de l'esprit. Et l'on comprend dès lors l'âpreté que revêt la question des cimetières et les précautions des libres-penseurs pour éviter la présence du prêtre à leurs funérailles.
Ainsi, à l'extrême droite ultramontaine correspond l'extrême gauche anti-religieuse. L'une et l'autre se placent également en dehors de la constitution, celle-là, en rejetant les « libertés de perdition», celle-ci, en refusant à l'Église le droit de critiquer la société moderne. L'une et l'autre aussi compromettent le parti dont elles se réclament. Pour les parlementaires catholiques comme pour les parlementaires libéraux, leur intran-
23o FIN DU RÉGIME CENSITAIRE
sigeance est un embarras et une nuisance, parce qu'elle effraie cette opinion modérée qui décide du sort des élections. Sans doute il est de bonne guerre d'invoquer contre l'adversaire les théories de ses adhérents d'avant-garde, mais il est insupportable de devoir soi-même se défendre contre les exagérations des siens. L'opportunisme des hommes politiques responsables réprouve tout excès, et la sincérité de Frère-Orban quand il affirme son respect pour la religion est aussi entière que celle de Malou professant son attachement à la constitution. Autour de lui, les catholiques modérés réprouvent unanimement l'ultramontanisme. Leurs organes, Le Journal de Bruxelles et La Revue Générale, fondée en 1 865, prétendent rester aussi fidèles à l'Église qu'au pacte national de 1830. Ils s'indignent de s'entendre taxer de révolutionnaires. Mais comment l'enseignement de Perrin et le langage de presque toute la presse catholique permettraient-ils de croire aux sentiments conservateurs qu'ils affichent? D'élection en élection ils sentent le corps électoral leur échapper. Par prudence le Cabinet s'interdit toute loi politique. Il a réussi à calmer l'anti-militarisme agressif des meetinguistes, à faire voter des mesures garantissant le secret du vote, et il a maintenu l'équilibre du budget. C'est peu de chose, semble-t-il, si l'on compare ce bilan à celui du ministère de 1857, mais c'est beaucoup que d'avoir retardé de quelques années une victoire libérale que chacun sent prochaine. Une nouveauté pourtant est à signaler qui, au milieu des passions confessionnelles surchauffées, a passé inaperçue. En 1873, le gouvernement, pour donner une satisfaction aux élus d'Anvers et des départements flamands, soutiens de sa majorité, a fait voter les premières lois linguistiques et apporté ainsi la consécration parlementaire à la question flamande.
Le Cabinet constitué par Frère-Orban, après les élections du 11 juin 1878, fut un Cabinet d'union libérale. A la question électorale qui avait divisé en 1870 les doctrinaires et les radicaux, s'était substituée la question ultramontaine qui les avait