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LE MINISTÈRE LIBÉRAL DE

regroupés. Ils avaient pris pour programme commun la défense des institutions nationales compromises par le cléricalisme. La droite modérée expiait les exagérations de l'extrême-droite, et le ministère Malou tomba victime du Syllabus, du Bien Public, du Courrier de Bruxelles et de l'enseignement de Perrin. Pour rassurer les électeurs « flottants », on n'avait parlé que de politique; Frère-Orban déclarait que le libéralisme « se suiciderait en descendant sur le terrain religieux » .

Il était pourtant impossible qu'il n'y descendît pas, car le gouvernement avait beau déclarer qu'il s'abstiendrait de combattre l'Église et se bornerait à l'ignorer, l'ignorer n'était-ce pas la combattre encore, puisque, sous prétexte de neutralité, c'était s'opposer à sa mission divine et dès lors mettre en péril la religion elle-même? Pour échapper au danger, il eût donc fallu que le ministère se contentât, comme son prédécesseur, de vivre au jour le jour et de posséder le pouvoir sans le faire servir à l'accomplissement de ses promesses et à la réalisation de ses principes. Et il était incapable d'un tel renoncement. Le parti libéral n'avait jamais été aux affaires sans y faire preuve d'une activité législative qui était à vrai dire sa raison d'être, puisqu'il se considérait comme l'instrument du progrès politique et du progrès social. Dans les conjonctures présentes, il était fatalement poussé à la lutte. Elle éclata sans tarder et ce fut plus qu'une lutte: une guerre, la guerre scolaire.

Dès le début, l'organisation de l'enseignement public avait été le point essentiel du programme libéral. L'État avait non seulement le droit, mais le devoir primordial de faire participer la nation aux bienfaits de l'instruction, et ses écoles devant être accessibles à tous devaient donc aussi observer à l'égard des dogmes une neutralité absolue. Jusqu'ici cependant, l'État n'avait pu introduire cette neutralité que dans ses deux universités de Gand et de Liège. La loi de 1850 sur l'enseignement moyen et bien plus encore celle de 1842 sur l'enseignement primaire avaient dû concéder à l'Église une intervention qui, dans la dernière surtout, consistait en un véritable partage de l'autorité scolaire à son profit. Et l'on ne peut s'étonner que le clergé ait tenu d'autant plus à son contrôle sur les

écoles populaires que, s'adressant à un plus grand nombre d'enfants, elles sollicitaient davantage sa mission religieuse/ Mais par cela même, ce contrôle inquiétait et irritait les libéraux. Dès 1846, leur congrès avait réclamé la subordination de l'enseignement public à la seule autorité civile.

En fait, dans toutes les grandes villes, les écoles communales avaient échappé à l'inspection ecclésiastique et la convention d'Anvers n'y était plus guère appliquée dans l'enseignement moyen. On vivait depuis longtemps dans une situation ambiguë et sans franchise. Les ministères catholiques avaient fermé les yeux sur l'inapplication des lois, mais on ne pouvait s'attendre à ce que le nouveau cabinet libéral imitât leur prudence. Pour lui la nécessité d'agir était doublement pressante. Il tenait à honneur non seulement de réformer et d'étendre, par souci de culture intellectuelle, l'organisation de l'enseignement mais encore, en en prenant la direction, de la soustraire à l'influence anti-nationale de l'ultramontanisme. Les radicaux d'ailleurs poussaient en avant les modérés. Une assemblée générale des loges venait d'exiger, en 1876, l'instruction laïque, obligatoire et gratuite, et la Ligue de l'enseignement menait de plus en plus ardemment campagne contre les insuffisances et les dangers des écoles libres.

Dès l'avènement du Cabinet, la création du ministère de l'Instruction publique permettait de présager l'orientation qu'il allait prendre. Le 12 novembre, le discours du trône, au milieu du silence de la droite et des applaudissements de la gauche, affirmait que « l'enseignement donné aux frais de l'État doit être placé sous la direction et sous la surveillance exclusives de l'autorité civile, et qu'il aura pour mission, à tous les degrés, d'inspirer aux jeunes générations l'amour et le respect des principes sur lesquels reposent nos libres institutions ». La netteté de ce langage ne pouvait plus laisser d'illusions. Il eût pu servir de préambule à la loi qui fut soumise le 21 janvier 1879 aux délibérations des Chambres.

Elle instituait un enseignement primaire laïque et neutre sous le contrôle de l'État. Soustrayant l'école tout ensemble à l'intervention du pouvoir communal et à celle de l'autorité

l'enseignement neutre 333

religieuse, elle rompait donc doublement en visière avec le programme catholique de décentralisation politique et de coopération avec l'Église. Chaque commune devrait posséder au moins une école officielle, et il lui était interdit d'adopter ou de subventionner à sa place une école libre. Quant aux instituteurs, ils seraient tous formés dans les écoles normales de l'État, condition indispensable de leur aptitude pédagogique et de leur attachement aux institutions nationales. Afin d'éviter le reproche d'impiété, la loi autorisait les ministres des cultes à faire, en dehors des heures de classe, des leçons facultatives d'instruction confessionnelle.

Pour réussir, une réforme aussi profonde aurait dû pouvoir compter sur l'appui de la nation, et c'est tout au plus si elle pouvait compter sur celui des libéraux. Manifestement le ministère se croyait de force à imposer à tous ce que quelquesuns seulement souhaitaient. Il ne songeait qu'au pays légal, le confondant avec l'ensemble du pays, comme si la question de l'enseignement n'intéressait que les seuls électeurs et qu'il n'y eût pas à tenir compte des scrupules de conscience de la masse. Pour la première fois le gouvernement censitaire allait soulever contre lui l'opposition du peuple et engager dans une vcie « pleine d'obstacles et de périls » (l) le régime même qui lui avait donné le pouvoir. Il oubliait que la bourgeoisie anticléricale qui le soutenait ne représentait qu'une minorité au sein de la nation, qu'en dehors d'elle la foi ou du moins la tradition catholique restaient puissantes, que le prestige de l'Église demeurait intact non seulement dans une grande partie de la population urbaine mais presque sans exception dans les campagnes, dans les campagnes flamandes surtout, et que s'en prendre à lui, c'était « toucher à la chair qui tient aux ongles » (2).

Peut-être, d'ailleurs, Frère-Orban eût-il souhaité plus de prudence. Mais, prisonnier des radicaux dont il avait accepté l'alliance, il se voyait entraîné par eux plus loin qu'il n'eût

(1) E. de Laveleye, dans la Revue de Belgique, 1883, p. 322,

(2) Paroles de Morillon à propos du duc d'Albe, Histoire de Belgique, t. IV, 2eéd., p. 21.

voulu s'avancer. Dès le 7 décembre 1878, avant même que la loi fût introduite devant le Parlement, les évêques publiaient un mandement collectif. C'était une charge à fond contre le libéralisme et une apologie de l'Église, « qui est patriote et constitutionnelle ». L'encyclique et le Syllabus étaient aussi vieux qu'elle. Le danger n'était pas en eux, mais dans l'école neutre, «nécessairement anti-religieuse», et dont le succès précipiterait « le courant socialiste qui s'annonce pour engloutir l'ordre et la propriété ». Le 31 janvier, ils reprenaient la parole avec plus de véhémence encore, terminant par cette prière, qu'allaient longtemps répéter les fidèles : « Des écoles sans Dieu et des maîtres sans foi, délivrez-nous Seigneur ». Enfin, le 18 juin, les Chambres ayant voté le projet, ils ordonnaient formellement la résistance, défendant aux catholiques, sous peine de refus des sacrements, de placer leurs enfants dans une école officielle ou d'y enseigner, sauf en cas de force majeure à apprécier par l'autorité épiscopale (l).

Jusqu'alors l'intervention des évêques dans la vie politique avait souvent embarrassé la droite parlementaire. Cette fois, elle devait l'entraîner au combat (2). A sa suite, les cercles catholiques, les associations électorales, les comités d'œuvres, les patronages déchaînent un mouvement général de protestation. Tout le parti est galvanisé. Les journaux, en tête desquels il faut citer le Patriote (fondé en 1883), attaquent fougueusement « la loi de malheur »■ Le clergé, du haut des chaires, tonne contre elle. Et, ce que l'on n'avait jamais vu, le peuple, inquiété dans sa conscience, apporte à l'agitation le concours naïf et brutal de sa masse. Comme en 1828, des pétitions affluent aux Chambres : avant le vote, plus de 3 17,000 signatures avaient été recueillies. Les parties flamandes du pays se distinguèrent par leur exaltation. Le chant du Vlaamsche Leeuw devient un hymne de guerre contre les corrupteurs

(1) Voy. ces lettres dans La Belgique et le Vatican, t. I., p. 108 et suiv,

(2) Les chefs de la droite s'effrayèrent pourtant de la violence des instructions épiscopales du 1 septembre 1879. D'après Woeste, Mémoires, p. 166, elles furent une grave faute. Le 8 décembre 1880, Malou dit à la Chambre qu'avec ses amis il avait fait parvenir au pape des observations contre elles.

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