LA LUTTE SCOLAIRE
de l'âme des enfants, associant ainsi le sentiment religieux au sentiment national. De même que l'on avait accusé jadis Guillaume I" de vouloir « protestantiser » le pays, on accusait le ministère de vouloir le déchristianiser. Et toutes les libertés constitutionnelles dont on jouit maintenant : liberté de la presse, liberté de réunion, donnent à l'opposition une ampleur et une vigueur auxquelles elles n'avaient pu atteindre sous le régime hollandais.
Cependant au sein des Chambres, la droite et la gauche se lancent mutuellement le reproche de violer la constitution ; les libéraux citent le Bien Public et Perrin, les catholiques, la Flandre Libérale et Laurent. A l'affirmation de Frère-Orban que la loi n'est qu'une « mesure défensive contre l'ultramontanisme » s'oppose celle de Malou la déclarant une arme de guerre contre la religion, et, pour alarmer les bourgeois, Woeste prophétise qu'elle fera connaître à la Belgique ce qu'on y avait toujours ignoré, « les haines de classe et les agitations socialistes ». Mais des deux côtés le siège était fait et l'on ne parlait que pour agiter le pays et pour intimider le roi. Le 6 juin, la loi passait à la Chambre des Représentants par 67 voix contre 60. Elle faillit échouer au Sénat où le prince de Ligne, président de l'assemblée, rompant avec son parti, vota contre elle. Les catholiques ne se firent pas faute de constater qu'elle n'avait été sauvée que par l'adhésion d'un sénateur de Bruges élu lui-même jadis à dix voix de majorité. Gravement malade, il s'était fait transporter à Bruxelles pour prendre part au vote et sa mort, le lendemain, fut considérée par les fidèles comme un châtiment du ciel. Le l^*" juillet cependant, le roi, respectueux des traditions parlementaires, sanctionnait la résolution des Chambres.
Le gouvernement venait de vaincre et il s'aperçut tout de suite que sa victoire était stérile. Sous le régime hollandais, le monopole de l'instruction publique appartenant à l'État, les catholiques ne pouvaient que réprouver ses écoles, mais non y échapper. Maintenant au contraire, la liberté de l'enseignement qu'ils avaient fait inscrire dans la constitution allait leur fournir le moyen de s'affranchir de la loi. Dès le 18 juin, les
évêques avaient annoncé que dans chaque paroisse l'établissement d'une école catholique préserverait les enfants « de la souillure des écoles officielles». « La lutte s'ouvre aujourd'hui. Elle sera longue et difficile. Dieu le veut. »
Ils ne s'étaient pas trompés en comptant sur le dévouement des fidèles. En un élan général tous s'unirent pour défendre les prétentions de l'Église contre l'offensive de l'État. Des collectes recueillaient l'argent des pauvres, celui des riches affluait par larges souscriptions. Dès la rentrée d'octobre, on estime que 40 millions avaient été réunis. Des écoles s'ouvraient de toutes parts dans des locau'x de fortune et avec un personnel improvisé. Grâce aux ordres religieux, les maîtres ne manquaient pas. Parmi les instituteurs officiels, beaucoup, soit pour obéir à leur conscience, soit sous la pression des grands propriétaires et des châtelains, donnaient leur démission et passaient à l'enseignement libre. Au moment où se rouvrirent les classes, il semble qu'environ 30 % des élèves et plus de 20 7o des maîtres avaient passé des écoles officielles aux écoles libres, et ces chiffres ne devaient cesser d'augmenter au point d'en arriver, dès 1881, à attester l'avance prise par celles-ci sur celles-là.
D'un bout à l'autre du pays, la guerre scolaire se déchaîne avec la violence et souvent par les mêmes moyens qu'avaient déployés au XVI^ siècle catholiques et protestants (l). Tout est mis en œuvre dans la traque aux élèves : c'est une pression générale exercée sur les consciences et sur les besoins du pauvre ; du côté de l'État, par les menaces aux fonctionnaires et le retrait des secours des bureaux de bienfaisance, du côté de l'Église, par le refus des sacrements et l'intervention des innombrables institutions charitables dont elle dispose. En fait, l'ouvrier est contraint de se laisser imposer l'école de son enfant. Dans ce pays de liberté de conscience, la conscience n'est plus libre que chez les riches. Et ce déchaînement conduit à l'anarchie.
La loi cesse de s'imposer comme une mesure de souverai-
(l) p. VeThaegen, La lutte scolaire en Belgique {Gand, 1905).