RUPTURE AVEC LE VATICAN
neté nationale, elle n'apparaît plus que comme la violence d'un parti. Dans le langage courant, les écoles officielles ne sont plus que les écoles libérales. Rien d'étonnant dès lors si les communes catholiques refusent d'ériger à grands frais d'inutiles « palais scolaires » puisqu'ils resteront vides, comme au XVIIP siècle, le séminaire philosophique de Joseph II. Il faut, pour venir à bout de la résistance, que le gouvernement envoyé dans les villages des « commissaires spéciaux ». Souvent des bagarres éclatent, la gendarmerie doit intervenir. A Heule, près de Courtrai, trois paysans tombent sous ses balles.
L'enquête scolaire décrétée en mars 1880 « sur la situation morale et matérielle de l'enseignement primaire, sur les résultats de la loi et sur les moyens employés pour en entraver l'exécution » ne fit que jeter de l'huile sur le feu. Les catholiques refusèrent d'y prendre part. Qui d'ailleurs aurait-elle pu convaincre? Les positions étaient trop bien prises. Elle ne fournit qu'un nouvel aliment aux polémiques d'une presse montée au diapason des pamphlets de la révolution brabançonne. Pendant que les journaux libéraux exploitent les rancunes maladives de l'évêque de Tournai auquel le pape vient d'enlever l'administration de son diocèse, les journaux catholiques traitent Léopold II comme Feller avait traité au XVIII^ siècle « l'empereur sacristain » (l). L'esprit de parti l'emporte à ce point sur le sentiment national, qu'en 1880 l'Église refuse de participer officiellement aux fêtes de l'indépendance.
Cependant le gouvernement n'ignorait pas que de Rome le pape Léon XIII faisait tenir des conseils de prudence aux évêques. Il s'inquiétait de violences où la religion était trop directement mêlée pour ne pas y compromettre son prestige. Dans une note confidentielle, le cardinal Nina recommandait de s'abstenir d'une condamnation générale des écoles officielles, et Frère-Orban partait de là pour affirmer à la Chambre que le Saint-Siège réprouvait l'intransigeance de l'épiscopat. C'était courir à un conflit. Le pape ne pouvait évidemment blâmer la résistance à une loi que lui-même trouvait mauvaise, ni sembler
(1) Histoire de Belgique, t. V, 2" édit., p. 410.
prendre parti pour le ministère. Des discussions difficiles et ambiguës s'ouvraient entre Bruxelles et Rome, qui aboutirent finalement à une rupture. Le 5 juin 1880, le gouvernement rappelait son ministre auprès du Vatican.
Par une rencontre paradoxale, au moment même où s'accomplissait cette rupture, ultime conséquence d'une loi destinée à sauvegarder la jeunesse des attaques inconstitutionnelles des catholiques, ceux-ci se détournaient de l'ultramontanisme. Léon XIII connaissait la Belgique pour y avoir longtemps exercé les fonctions de nonce, et il était impatient d'y calmer les polémiques soulevées par l'interprétation du Syllabus au seul profit des adversaires de l'Église. Au commencement de 1879, il avait profité d'une audience sollicitée par un groupe de journalistes pour commenter devant eux la fameuse distinction de la thèse et de l'hypothèse. Les œuvres des hommes n'étaient pas parfaites. Le mal s'y trouvait à côté du bien. Il en était ainsi de la constitution belge. « Elle consacre quelques principes que je ne saurais approuver comme pape, mais la situation du catholicisme en Belgique, après une expérience d'un demi-siècle, démontre que dans l'état actuel de la société moderne, le système de la liberté établi dans ce pays est le plus favorable à l'Église. Les catholiques belges doivent donc non seulement s'abstenir d'attaquer la constitution, mais ils doivent la défendre » (l).
Roma locuta est. C'en était fait désormais des diatribes contre les « libertés de perdition » qui avaient abouti l'année précédente à la perdition politique de la droite. Les paroles du Saint-Père la ramenaient à l'union. Les cercles catholiques s'empressaient de s'intituler associations constitutionnelles. En 1881, Perrin, sur un blâme du pape, donnait sa démission à l'Université de Louvain. C'était maintenant au tour des catholiques de se poser en défenseurs de la constitution. La loi scolaire n'était-elle pas une violation flagrante de la liberté de conscience? Laurent, la Flandre Libérale, les orateurs des loges maçonniques ne prétendaient-ils pas replacer l'Église sous le
(1) s. Balau, op. cit., p. 310.