LES RADICAUX ET LA RÉFORME ÉLECTORALE
joug de l'État? Le gouvernement ne visait-il pas enfin au monopole de l'enseignement et n'était-il pas intolérable de le voir, sous prétexte constitutionnel, en revenir au despotisme rationaliste de Guillaume l"?
Et pendant que l'union se refaisait ainsi chez les catholiques, parmi les libéraux, au contraire, elle se dissolvait. Il n'avait pas suffi de la loi scolaire pour satisfaire les libres penseurs démocrates. Les radicaux remettaient sur le tapis la déplorable question de l'extension du droit de vote, et, sur ce point, toute entente entre eux et les doctrinaires était impossible. Au lieu d'augmenter le nombre des électeurs, le Cabinet l'avait réduit ! Sans doute l'extrême gauche avait approuvé la loi du 25 août 1878 qui, sous prétexte de réprimer des fraudes,, avait remanié les bases du cens électoral de manière à en priver un certain nombre de prêtres et de paysans. Mais tout en la votant par anti-cléricalisme, elle en avait considéré les clauses « comme autant de flèches lancées au régime censitaire » que son idéalisme démocratique ne pouvait supporter plus longtemps. Il n'était plus pour elle qu'une « pierre vermoulue » dans l'édifice constitutionnel.
Groupés autour du puissant et généreux orateur qu'était Paul Janson, les radicaux participaient à sa popularité. Leur presse menait inlassablement campagne contre l'injustifiable privilège qui soumettait un pays de cinq et demi millions d'âmes à la volonté de 116,000 contribuables (l). A s'obstiner plus longtemps à le défendre, la bourgeoisie ne s'exposait-elle pas à l'accusation de n'agir ainsi que par égoïsme social ? Le temps n'était plus où l'on pouvait justifier le cens comme la condition indispensable de l'indépendance du vote : il était devenu une prime à la fraude et à la corruption. Plus on élargirait le corps électoral, plus son verdict serait sincère. Quelle garantie d'intelligence et de moralité donnait au surplus le payement de 42 fr. 32 d'impôts directs ? La « capacité » politique ne dépendait pas de l'argent ; l'instruction seule pouvait la conférer et, le 1" juillet 1881, Paul Janson proposait
(1) Le chiffre exact est 116,090 sur environ 1,700,000 Belges majeurs.
d'en faire dépendre le droit de suffrage pour la commune et pour la province.
Cette intervention ne laissa pas que d'inquiéter les vieux libéraux pour qui la politique se confondait avec la lutte contre le cléricalisme. Frère-Orban faisait observer avec raison que le fait de savoir lire et écrire n'empêchait pas les provinces rhénanes de voter pour les catholiques. Mais il était trop tard pour se refuser à une concession. La loi du 24 avril 1883 accorda la franchise électorale aux « capacitaires » reconnus par l'exercice de certaines professions ou la possession des connaissances inscrites au programme de l'enseignement primaire. La droite ne manqua pas de protester contre elle au nom de la constitution. Elle l'accusa de violer la liberté d'enseignement par la disposition qui n'admettait comme valables que les certificats délivrés par une école officielle, tandis qu'elle soumettait à un examen les anciens élèves des écoles libres. La lutte scolaire débordait sur le terrain électoral comme sur tous les autres. Seule la gauche vota le projet du gouvernement.
Mais déjà, les radicaux ne s'en contentaient plus. Le 3 juillet 1883, ils soulevaient la question de la revision des articles 47 et 56 de la Constitution qui imposent le cens électoral aux électeurs des deux Chambres. Cette fois c'en était trop. Devant la perspective du suffrage universel, que faisait clairement entrevoir la proposition, les intérêts conservateurs l'emportèrent sur les passions confessionnelles. La droite apporta, en rechignant, son appui aux doctrinaires.
Malou déclarait cependant que « la manière dont notre politique électorale a été conduite depuis trois ans m'a à moitié converti au suffrage universel ». Mais cette demi-conversion ne suffisait pas pour le décider au saut dans l'inconnu qu'eût été la revision de la constitution, « cette place forte qui protège toutes nos libertés » (l). Quant aux libéraux modérés, leur horreur était d'autant plus grande qu'avec le suffrage universel, « la Belgique, comme l'écrivait Emile de Laveleye, serait
(1) s. Balau, op. cit., pp. 348. 349.