PROGRÈS ACCOMPLIS PAR LA NATION
de l'avènement de Léopold F en recevaient un lustre rehaussé de gratitude. L'inoubliable séance où le Parlement tout entier ovationna Charles Rogier et le chanoine de Haerne, seuls survivants des auteurs de la constitution, remua les âmes plus profondément qu'elles ne l'avaient jamais été et qu'elles ne devaient plus l'être avant 1914. En face de ces deux vieillards, on oubliait qu'ils avaient été des hommes de parti, pour ne voir en eux que des fondateurs de la patrie. Dans l'atmosphère rassérénée, au milieu de l'allégresse générale, de l'éclat des fêtes, du chatoiement des cortèges, catholiques et libéraux déposaient les armes. On ne pensait plus à la guerre scolaire. Les journaux, emplis de la description des festivités et des splendeurs de l'Exposition, réduisaient la politique à la portion congrue. Les catholiques voulaient ignorer qu'un ministère libéral était au pouvoir. Le roi, encore si impopulaire la veille, n'apparaissait plus que comme l'incarnation de l'État. Le Te Deum que chantèrent les évêques les associa, malgré leur abstention officielle, à la célébration du jubilé national.
« Pendant les trente-cinq dernières années, avait dit Léopold 11 en montant sur le trône, la Belgique a vu s'accomplir des choses qui, dans un pays de l'étendue du nôtre, ont rarement été réalisées par une seule génération. » Et combien le progrès ne s'était-il pas accéléré depuis 1865! Aujourd'hui le pays révolutionnaire, dont la situation jusqu'en 1839 avait paru si précaire que le roi de Hollande s'attendait à voir la détresse le ramener sous son sceptre, jouissait d'une prospérité qui faisait l'admiration du monde. Relativement à son étendue et à sa population, il était au premier plan du mouvement économique. Nulle part, pas même en Angleterre, le développement industriel n'avait été aussi rapide. Et que de difficultés il avait fallu vaincre : la méfiance des Puissances tout d'abord, puis la crise linière et la crise alimentaire, le protectionnisme des États voisins, le péage de l'Escaut, l'absence enfin de colonies et de marine marchande. De tout cela, à force d'énergie, la nation était venue à bout. Ce peuple était bien toujours le même, qui au XVIP siècle, entre les invasions annuelles des armées françaises, ensemençait ses champs sans se demander
s'il en récolterait la moisson (l). Dans ce coin de l'Europe si exposé, si surpeuplé et que les péripéties de l'histoire avaient si durement ballotté entre la richesse et la misère, le travail s'était toujours imposé comme la première condition de l'existence. Condamnée à l'effort perpétuel, cette Belgique, si amoureuse pourtant des joies de la vie, n'avait jamais connu la douceur de vivre. Elle demeurait aussi laborieuse dans la mauvaise chance que dans la bonne, également à l'ouvrage dans la ruine et dans la fortune.
Sans doute, sa fortune présente ne dépendait pas plus exclusivement d'elle-même que ses malheurs passés. Elle était en grande partie le résultat des conjonctures internationales qui, à toutes les époques, avaient déterminé le sort de ce pays, clef de voûte de l'équilibre européen. Les grandes Puissances, qui jadis l'avaient pris pour champ de bataille, lui permettaient maintenant de jouir d'une période de paix telle qu'il n'en avait connue de semblable à aucun moment de son histoire. C'était la première fois depuis le XV^ siècle que durant cinquante ans les Belges n'avaient pas vu d'armée étrangère fouler leur territoire. Et comme toujours, comme sous Philippe le Beau et sous Charles-Quint, comme sous Marie-Thérèse, comme sous Guillaume F, le retour de la sécurité avait coïncidé avec celui de la prospérité. Durant ce demi-siècle, la Belgique était redevenue ce qu'elle avait été au XVP siècle, le pays le plus peuplé et le plus actif du continent. L'Exposition en fournissait la preuve irrécusable et merveilleuse. Tant de machines, tant de produits divers, tant d'industries, tant de grands travaux publics, chemins de fer, canaux, installations maritimes d'Anvers, barrage de la Gileppe, tant de diagrammes attestant l'extension prodigieuse de la circulation, du commerce et du transit, inspiraient aux visiteurs une confiance mêlée d'orgueil. La naïve locomotive, ridicule et touchante, qui avait en 1834 remorqué le premier train de Malines à Bruxelles, excitait une piété attendrie. On la révérait comme un symbole et comme le garant des progrès indéfinis de l'avenir.
(1) Histoire de Belgique, t. V, 2^ édit., p. 57.