LA BOURGEOISIE BELGE
De ce vigoureux épanouissement, la bourgeoisie avait été à la fois l'instrument et le bénéficiaire. Et si sa prépondérance économique est partout le phénomène social le plus caractéristique du XIX^ siècle, nulle part, semble-t-il, elle ne se manifesta plus éclatante et plus exclusive qu'en Belgique. Ici, en effet, rien ne lui faisait obstacle : ni traditions historiques, ni situations acquises, ni organisation de l'État, ni intervention administrative. De par la constitution et le régime censitaire, elle monopolisait la puissance publique aussi entièrement que les patriciens dans les villes du XIT et du XIIl^ siècle et, comme le leur, son gouvernement avait été et était encore, dans toute la force du terme, un gouvernement de classe. La situation qu'elle avait acquise n'était d'ailleurs que le résultat de la révolution économique qui, depuis la fin du XVIIP siècle, avait substitué au mercantilisme de l'Ancien Régime fonctionnant sous le contrôle de l'État, une époque d'individualisme et de libre concurrence. Et de cette transformation de l'ordre économique, la bourgeoisie n'était pas seulement l'auteur, mais, si l'on peut ainsi dire, elle était en même temps le produit.
On observe, en effet, et en Belgique plus clairement que partout ailleurs, qu'elle constitue une classe d'hommes nouveaux. Comme il arrive toujours lors des grandes crises sociales, elle a pris la place que lui ont abandonnée les entrepreneurs et les capitalistes de l'époque antérieure, incapables de s'adapter aux exigences du présent (l). De l'ancienne bourgeoisie du XVIP et du XVIIP siècle, rien ou presque rien ne subsiste dans ses rangs. C'est tout au plus si parmi les créateurs de l'industrie moderne une infime minorité est antérieure à l'annexion française de 1794. Les premiers apparaissent sous l'Empire comme les Liévin Bauwens, les Orban, les Biolley, d'autres comme les Meeus, comme les Cockerill, remontent au royaume des Pays-Bas, mais c'est depuis la révolution belge qu'on les voit, à mesure qu'on avance, pulluler à l'envi. Presque tous sortent du peuple ou des couches inférieures de la classe
(1) H. Pirenne, Les étapes de l'histoire sociale du capitalisme (Bulletin de l'Académie Royale de Belgique, Classe des lettres, 1914).
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moyenne. Ce sont des parvenus, riches seulement de leur intelligence, de leur énergie et de leur hardiesse et auxquels la liberté économique a ouvert la carrière. Encore à ses débuts, elle n'exige de qui veut réussir, que l'aptitude personnelle. Le champ est à la disposition de tous et toutes les places sont à prendre. Il n'est besoin de nul privilège pour arriver à la fortune. Comme je constatent les orateurs du Congrès, elle s'offre à tous ceux qui ont le courage et la force de s'en emparer.
Ainsi, la bourgeoisie moderne ne doit rien qu'à elle-même. La position qu'elle occupe, elle n'en a pas hérité, elle se l'est faite. Elle ne succède à personne et ses fondateurs pourraient dire qu'ils sont leurs propres ancêtres. Ancêtres bien souvent sans continuateurs. Car, parmi ces commerçants et ces fondateurs d'usines, le succès est proche de la ruine. Les capitaux empruntés au crédit insuffisant des banques ne résistent que malaisément aux crises. Ou bien des fils incapables laissent péricliter les affaires dont la prospérité ne se maintient que grâce au travail personnel de leur chef. La concurrence acharnée qui met constamment aux prises les industriels exige d'eux un effort permanent. Ils ne subsistent qu'à force d'économie et de discipline. Dès le matin ils partent pour la fabrique et, sauf les heures des repas, y passent la journée, inspectant eux-mêmes leurs ateliers, faisant la correspondance, tenant les livres, recevant les clients. Habituellement leur maison, accolée à l'usine, retentit du matin au soir du bruit des machines. Souvent la femme prend sa part aux occupations du mari et le fils aîné, à peine ses classes terminées, fait son apprentissage sous l'œil du père. Les familles d'ailleurs sont nombreuses et pour « caser » les enfants, il importe de développer les affaires. Pour se maintenir, il faut s'enrichir sans cesse et par conséquent peiner sans relâche. Nul luxe dans l'existence, une vie sociale réduite à quelques repas de cérémonie, à des réceptions de parents, à des « dégustations » de de vin de Bourgogne entre amis. Pas de vacances, un voyage à Paris ou un séjour à Ostende, de temps en temps, peu ou point de distractions intellectuelles, tel est dans la plupart des villes industrielles le train ordinaire de la vie des « patrons ».