CARACTÈRE DE L INDUSTRIE BELGE
Chez quelques heureux seulement, elle s'élève à un niveau supérieur. Encore, même chez les plus opulents, l'intervention du capitaliste dans la direction de l'entreprise demeure-t-elle la règle. L'âge de la concentration financière n'a pas encore sonné. S'il y a beaucoup de puissantes familles industrielles, il n'y encore qu'un bien petit nombre de grandes sociétés anonymes. Parmi les charbonnages même, plusieurs continuent d'appartenir à des particuliers dont le château s'élève à côté des « fosses ». De la fièvre de spéculation qui a régné aux environs de 1835, il ne subsiste plus que bien peu de chose. Les industriels s'abstiennent en général d'opérations de bourse et les capitaux disponibles servent avant tout à alimenter et à grossir le courant des affaires.
C'est donc une classe essentiellement travailleuse et en devenir perpétuel que cette bourgeoisie belge qui, depuis la Révolution, a exercé le pouvoir politique. C'est d'elle que le pays a subi l'influence et c'est à elle que remontent le mérite de ses progrès et la responsabilité de ses déficiences. Sans doute, possédant le pouvoir, elle l'a exploité dans son intérêt, mais il faut reconnaître que, durant longtemps, cet intérêt a correspondu aux exigences du mouvement économique. Le XIX^ siècle a été avant tout un siècle de production. De là cet esprit de libéralisme et d'individualisme dont il est tout imprégné durant la plus grande partie de son cours et qui en Belgique s'affirme avec une vigueur si exclusive. Plus qu'à nul autre, la nécessité s'imposait à ce pays surpeuplé de produire pour pouvoir se procurer le surplus d'aliments que son sol ne fournit pas. Mais pour exporter ses produits, malgré les barrières douanières qui l'entourent, le besoin de produire à bon marché était le besoin primordial. C'est là ce qui explique tant d'innovations hardies : l'introduction des chemins de fer dès 1834, puis, en 1884, celle des chemins de fer vicinaux pour intensifier la circulation; l'abolition des octrois pour combattre la vie chère, les institutions des trains ouvriers pour assurer l'abondance de la main-d'œuvre (1879), le développement enfin des industries de transformation qui incorporent au fabricat un minimum de salaires.
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C'est peut-être un bonheur pour le pays que le protectionnisme l'ait obligé tout d'abord à se créer les moyens de lui résister. Le triomphe du libre-échange, en 1861, trouva ainsi la Belgique parfaitement équipée pour en recueillir le bénéfice. Il donna l'expansion aux énergies jusqu'alors comprimées, dilata les capitaux, provoqua une extension nouvelle des communications et du transit, galvanisa l'exportation et créa enfin les conditions indispensables au succès des projets coloniaux conçus par le génie de Léopold II. Il suffira de rappeler que de 1864 à 1884, le trafic du port d'Anvers a sextuplé, et que l'extraction du charbon a passé de 9 1/2 millions de tonnes en 1860 à plus de 18 millions en 1883.
Mais pour se maintenir à ce niveau, ou pour mieux dire, pour obéir à la fatalité qui obligeait la production à augmenter sans cesse sous peine de déchoir, le bon marché s'imposait avec plus d'exigence que jamais. Et il était trop tentant, pour la bourgeoisie régnante, de se l'assurer au détriment des classes ouvrières. Conformément à la doctrine de l'économie libérale qui sacrifie tout le reste aux besoins de la production, il lui paraît aussi naturel de payer l'ouvrier au plus bas que d'acheter au plus bas la matière première.' La libre concurrence qu'elle admet sans réserve dans le champ de l'industrie, elle l'admet de même sur le marché du travail, et le protectionnisme doit être également banni, comme absurde et rétrograde, du premier et du second.
Et en pensant ainsi, elle croit se conformer à la vraie compréhension des droits de l'homme. La liberté du capital qui en découle doit avoir pour corollaire la liberté du travail. Comme le patron, l'ouvrier s'élèvera par son effort personnel. L'intervention de l'État en sa faveur ne se justifie que dans la mesure où elle lui facilite cet effort. Tel est le but des lois qui, sous le dernier ministère libéral, ont supprimé l'obligation du livret des ouvriers et abrogé le privilège des patrons d'être crus sur parole dans leurs contestations avec ceux-ci; tel est le but surtout de la multiplication des écoles primaires, des écoles du soir, des écoles professionnelles, des institutions d'épargne. On ne se demande pas, il est vrai, si la pratique correspond
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à la théorie, si les salaires du prolétariat lui permettent d'économiser et si après douze heures de travail quotidien, l'enfant dispose d'assez de forces et d'assez de temps pour aller en classe. Les lois économiques ne sont-elles pas inéluctables? La prospérité de l'industrie n'est-elle pas l'intérêt suprême? Si l'ouvrier se plaint, qu'il se mette en grève. Il a le droit de refuser son travail comme le patron a celui de l'exclure de sa fabrique. Et, en cas de troubles, la garde-civique, et s'il le faut, l'armée interviendront pour protéger l'ordre social, le capital et la liberté des contrats. La prévoyance ne va pas plus loin, et la bourgeoisie, absorbée par le souci des affaires, ne sent pas monter la révolte qui la prendra au dépourvu au jour de son explosion.
Les progrès de l'industrie ont été tellement rapides que la population agricole qui, en 1 846, comprenait un peu plus que la moitié des habitants du pays (2,221 ,000 sur 4,337,000) n'en atteint plus guère que le quart en 1900. La crise alimentaire de 1845-1848 a fait supprimer le système de l'échelle mobile qui garantissait le haut prix des produits du sol, et les dernières traces de protectionnisme, disparues depuis 1861, ont exposé l'agriculture à une concurrence qu'elle supporte avec peine. A partir de 1870, l'importation massive des blés de Russie et d'Amérique augmente son malaise. Les représentants des départements ruraux se plaignent qu'on la sacrifie. Mais comment lui venir en aide sans faire hausser le coût de la vie et par conséquent le taux des salaires ? Si les paysans ne trouvent plus le travail de la terre assez rémunérateur, ils n'ont qu'à s'embaucher dans les usines. C'est en réalité ce qu'ils font et leur afflux vers les villes y augmente encore le volume et la misère du prolétariat. En Flandre, où l'agriculture domine, la crise provoque un mouvement assez intense d'émigration vers les États-Unis d'Amérique. Le département du Nord attire vers ses usines toutes proches un contingent de Belges dont le nombre se chiffre par plusieurs dizaines de milliers. Au temps de la moisson, des bandes d'ouvriers saisonniers, les Franschmannen vont chercher de l'ouvrage en Beauce, en Normandie, en Picardie, en Champagne et dans
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l'île de France. Cependant, si abondante est la population] qu'elle suffit encore à maintenir le haut prix des fermages et des terres. S'épuisant au travail, elle se confine dans la routine d'une technique agricole arriérée. Ni les propriétaires ni l'État ne s'intéressent à améliorer ses conditions de vie, qui sont souvent lamentables, ni ses procédés d'exploitation. Il faudra, pour la sortir du marasme où elle végète, l'introduction, aux environs de 1880, des sociétés coopératives et du crédit agricole. En attendant, l'institution des trains à abonnements pour ouvriers (1879) permet aux paysans de travailler dans les fabriques des villes sans devoir se déraciner de leur village. De plus en plus, l'emprise industrielle déborde ainsi sur la campagne. De la Campine et des Flandres, des centaines de travailleurs sont amenés chaque semaine aux mines du Hainaut, et du Limbourg, à celles du bassin de Liège. Jl
A tout prendre, la lumière l'emporte sur les ombres^ dans le tableau offert par le pays à la fin du premier demisiècle de son indépendance. Si le gouvernement de la bourgeoisie a eu les défauts d'un gouvernement de classe, il en a eu aussi les mérites. Grâce à lui, la Belgique a joué brillamment son rôle dans un siècle acharné à la production. De 1848 environ, à la grande crise économique de 1884, elle a dilaté, d'un mouvement continu, son outillage, ses ressources et ses entreprises. A ses chemins de fer d'État, se sont adjointes de nouvelles lignes construites par des compagnies anglaises et françaises tout d'abord, puis nationales. Les capitaux, jadis si timides, se sont enhardis et ont augmenté par leur emploi. Le prix de l'argent diminue. Des banques nouvelles se fondent à côté de la Société Générale et de la Banque Nationale. La solidité financière s'atteste par la conversion des titres de la dette publique à des taux de plus en plus bas. Les exportations, qui ne dépassaient guère 200 millions en 1850, ont atteint en 1883, 1,337 millions.
Quant à la population, elle s'accroît avec une continuité significative. De 147 habitants au kilomètre carré en 1846, elle passe à 187 en 1880. Son augmentation d'ailleurs, est fort inégale. Les villes surtout en ont profité. La démolition