AUGMENTATION DE LA PROSPÉRITÉ NATIONALE
de leurs remparts, devenus inutiles depuis la concentration sur Anvers de la défense du pays, et l'abolition des octrois leur permettent maintenant de se dilater et de s'embellir. Tandis que de nouveaux quartiers les entourent, elles se transforment à l'intérieur par des « alignements », des percées de boulevards, des travaux d'embellissement ou d'hygiène qui leur donnent un aspect de confort et d'aisance avec lequel contrastent, il est vrai, le désolant spectacle des « cités ouvrières », allongeant dans les banlieues les interminables rangées de leurs pauvres maisons de briques.
Et tout cela s'est réalisé avec le minimum possible de charges publiques. Les impôts sont deux fois moins lourds qu'en France et en Hollande et leur augmentation ne suit que de bien loin celle de la prospérité générale. De 1840 à 1880, pendant que les exportations deviennent neuf fois plus importantes, ils ne passent que de 19 à 28 francs par habitant. Par contre, la dette de l'État, qui n'était que de 281 millions à la première de ces dates, s'est élevée à 2,708 millions en 1900. Le régime censitaire, si sensible à l'intérêt électoral, a préféré demander les ressources nécessaires à l'emprunt, plutôt que de mécontenter le contribuable en s'adressant à sa bourse (l). Mais tout compte fait, la situation financière est satisfaisante. Le cours de la rente fait honneur au crédit de la nation.
Si l'on envisage la Belgique au commencement du XIX^ siècle, il apparaît que toute autonomie intellectuelle y a disparu. Elle n'est plus, dans le domaine de l'esprit, que ce qu'elle est dans le domaine de la politique, un groupe de départements français. Enseignement, livres, art, tout lui vient de Paris et en porte la marque. Des lycées se sont substitués à ses collèges, des Facultés, à l'Université de Louvain, l'école de David, à ce qui subsistait encore de l'école de Rubens. L'Académie,
(1) R.-J. Lemoine, La politique d'emprunt du gouvernement belge (Revue Économique internationale, Nov. 1927).
252 LE BILAN d'uN DEMI-SIÈCLE
fondée à Bruxelles par Marie-Thérèse, est supprimée, les Bollandistes n'existent plus. Rien de ce qui est ne se rattache à ce qui a été. On s'initie comme on peut au nouveau régime sur les ruines de l'ancien. C'est une francisation aussi complète qu'elle est obligatoire (l).
L'empreinte a été si forte et si profonde qu'elle a persisté durant les quinze années du Royaume des Pays-Bas. Ses universités, ses écoles, sa législation en matière linguistique n'ont pas duré assez longtemps pour porter leurs fruits. Entre les Belges et les Hollandais le contraste est d'ailleurs trop violent dans la religion, dans les mœurs, dans les intérêts, dans les conceptions politiques et les conceptions sociales pour que ceuxci aient pu influencer ceux-là. Pas une idée nouvelle n'a passé du Nord au Midi durant les quinze ans où la volonté de l'Europe les a accolés l'un à l'autre (2). Bien plus, c'est de la pensée française que se nourrit l'opposition au gouvernement anti-français du roi Guillaume. Contre lui les catholiques s'inspirent de Lamennais, comme les libéraux de Benjamin Constant. Sauf d'infimes exceptions, la nation subit aussi entièrement le prestige de la France en 1830, qu'elle le subissait en 1815. Peut-être même, n'étant plus imposé, s'impose-t-il davantage. Bref, quand éclate la Révolution, toute l'armature culturelle élevée en Belgique par Guillaume I" s'écroule au premier choc.
Aux réformes si bien conçues de l'administration « éclairée » et autoritaire des Pays-Bas, n'a succédé tout d'abord que le chaos dans la liberté. On a vu quels efforts ont été nécessaires pour reconstituer à grand'peine un enseignement ballotté au au gré des querelles des partis. A comparer, depuis leur séparation, la Belgique à la Hollande, l'infériorité de la première à la seconde est manifeste quant à l'organisation et au niveau de l'instruction. Et pourtant, cette Révolution qui a tant détruit n'en est pas moins le point de départ d'une véritable renaissance. En rendant l'indépendance à la Belgique, elle en a libéré
(1) Histoire de Belgique, t. VI, p. 183 et suiv.
(2) Ibid., p. 349 et suiv.