LA PEINTURE
du même coup les énergies spirituelles. L'art, les lettres et la science qui se traînaient depuis le XVIF siècle dans les redites ou dans l'imitation sont emportés aussitôt dans l'élan vital qui secoue le pays. 1830 s'impose également comme une date essentielle dans l'histoire politique et dans l'histoire intellectuelle de la nation.
Comme à toutes les époques de renouveau, c'est par l'art, la plus spontanée, la plus instinctive et la moins rationnelle des manifestations de la civilisation, que s'atteste tout d'abord le mouvement. Et quand on parle d'art, il faut parler premièrement de cette forme de l'art qui, depuis tant de siècles, l'emportait ici sur toutes les autres, je veux dire la peinture. Expirante à la fin du XVIIP siècle, elle s'était laissé dominer durant la période française par l'influence de David. Et le séjour prolongé du grand peintre à Bruxelles, après la chute de l'Empire, avait encore augmenté, par l'action personnelle, le prestige de son style aussi frappant par la composition et le dessin que par la sobriété de la couleur. Il avait été le maître de Navez (1787-1869) dont la vogue battait son plein au moment de la Révolution.
Elle ne devait guère lui survivre. Brusquement le goût se détourne d'une peinture pour laquelle il semblait n'exister de sujets dignes d'elle que dans l'Antiquité ou en Italie. A cette époque oiî la peinture d'histoire paraissait seule digne du grand art, le sentiment patriotique exigeait qu'elle s'inspirât de l'histoire nationale. On a écrit avec raison que « l'art belge eut aussi ses barricades ». Tout au moins, le triomphe de la Révolution coïncide-t-il avec celui des Wappers, des de Keyser, des Gallait dont les toiles exposent aux yeux du public les épisodes oubliés d'un passé glorieux : la bataille des Éperons d'or, la mort d'Egmont et de Hornes, Marie de Bourgogne implorant les Gantois, le meurtre de Laruelle, et combien d'autres. Mais plus encore que par leurs sujets, ils rompent avec l'académisme de Navez, par leur facture et leur coloris. Avec eux le jeune romantisme s'affirme en même temps que se renoue la tradition rubénienne.
Sans doute, il y a là plus de bonne volonté que de génie et
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la production de ces peintres se distingue beaucoup plus par la quantité que par la qualité. Mais cette quantité même atteste une surabondance de vie qui, désormais, ne cessera plus. Le tempérament coloriste des Flamands les pousse bientôt à des recherches d'effets plus sensibles et plus sincères. On en revient au paysage, aux scènes d'intérieur, à l'émouvant spectacle des dunes et des eaux grises de la mer du Nord, des pâturages des Flandres, des landes de la Campine. Tous les jeux de la couleur, tous les chatoiements de la lumière et des ombres, la palette les exprime en exprimant en même temps autant de génies différents. La période des débuts est franchie et à ses conventions un peu naïves succède la maîtrise d'artistes conscients de leurs forces. L'originalité se donne libre carrière et chacun crée à sa guise. C'est Wiertz qui, combinant David et Rubens avec les visions de Victor Hugo, aboutit à l'étrange ou au grotesque en visant le grandiose ; c'est Rops, dont les eaux-fortes semblent inspirées de Baudelaire; c'est Verwée avec ses moutons, Stobbaerts avec ses fermes, Alfred Stevens avec ses femmes du monde, Leys surtout avec ses Anversois du XW siècle et la résurrection du passé par la magie de la couleur, et de Braeckeleer d'une intimité et d'une poésie si prenantes.
Tout cela participe à l'essor de la peinture française et s'oriente en partie sous ses directions. Comme au XV* siècle, les peintres belges fréquentent assidûment Paris, mais sans s'y asservir. Après le romantisme de Delacroix, ils ont ressenti le contre-coup du réalisme de Corot, de Rousseau, de Millet, et avec Courbet, se sont dilatés dans le plein air. Ils parlent cependant leur langue propre et voient de leurs propres yeux. Leur individualisme, brisant avec les traditions qui continuent à régner dans les Académies, se manifeste sans entraves. Parler d'école à leur propos serait inexact ; ils ont horreur de toute autorité, en quoi ils sont bien de leur pays, et leur originalité se développe avec la même variété que leurs tempéraments.
Les phases de l'histoire de la peinture se répètent exactement dans celle de la sculpture. Pour elle aussi 1830 est un