‹ Histoire de Belgique (volume 3)Chapitre 81 sur 128 · LA SCULPTURE · texte numérisé non relu

LA SCULPTURE

tournant brusque. Ce n'est pas que le classicisme et l'influence de Rome et de Paris ne se maintiennent longtemps encore chez les épigones de Godecharle, Kessels par exemple ou Fraikin (f 1893). Mais le courant patriotique s'impose aux artistes et les oriente à leur tour vers la glorification du passé national. Dès 1833, Nothomb demande que van Artevelde « soit replacé sur son piédestal » (l), et le gouvernement comme les villes rivalisent dans l'érection de statues qui seront l'ornement du jeune État. La Belgique se hâte d'élever sur ses places publiques les effigies des grands hommes qui, comme Charlemagne, Godefroid de Bouillon ou Baudouin de Constantinople ont illustré ses origines, ou comme van Eyck, Rubens, van Dyk, Orlandus Lassus ou Grétry immortalisé son art national ou enfin comme van Artevelde, Egmont et Hornes, la princesse d'Épinoy, lutté contre le despotisme des princes discrédités par Guillaume \". Et cette « statuomanie » fournit bien la parure adéquate à ce peuple bourgeois, pacifique et content de lui-même. Bien peu d'ailleurs parmi ces œuvres de commande dépassent le morceau de sculpture romantique et déclamatoire du temps, et le parallélisme est complet entre elles et les grandes compositions historiques des Wappers et des Cluysenaar.

Quelques-unes pourtant, comme le Léopold I" ou le Belliard de Geefs (f 1883), font présager l'affranchissement prochain dont à partir des environs de 1860, les Paul de Vigne, les Van der Stappen, les Dillens, les Vinçotte, les Mignon et les De Groote seront les principaux artisans. Puis, tout à coup, c'est, coïncidant avec le premier demi-siècle de l'existence nationale, la révélation du génie de Constantin Meunier (1831- 1905). Dans ce grand peintre devenu un plus, grand sculpteur, s'exprime ce que la Belgique contemporaine a créé de plus fort et de plus expressif à la fois, son industrie. Aucune visée sociale d'ailleurs dans cet artiste qui n'a voulu être et n'a été qu'artiste. Sa grandeur est d'avoir saisi la poésie farouche et tragique de cette industrie qu'il a rendue tout

(1) Essai historique et politique sur la révolution belge, 3* édit., p. 432.

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d'abord par le pinceau avant de la couler dans le bronze. Il a sculpté les puddleurs et les forgerons du Hainaut, les débardeurs des quais d'Anvers, les ouvriers agricoles de la Flandre ou de la Hesbaye comme les Grecs sculptèrent leurs athlètes, c'est-à-dire comme les expressions d'une beauté encore inaperçue. De même que les paysagistes flamands interprètent le pittoresque des fermes, il magnifie celui des laminoirs et des charbonnages, l'effort émouvant des corps nerveux et déformés autour de la coulée de l'acier, la rudesse grave des métallurgistes aux jambes bardées de fer, des bouilleurs coiffés du casque. Rien d'anecdotique dans son réalisme. Il s'impose par la simplicité, la grandeur et la puissance d'émotion. Il est à la hauteur de son sujet, et, dans la mesure même où la Belgique est le pays du travail industriel, Meunier est tout ensemble le plus grand et le plus national de ses artistes.

Comparée à la peinture et à la sculpture, l'architecture se caractérise par on ne sait quoi d'incomplet, de chaotique et de voulu. Après l'épuisement de la veine classique aux alentours de 1850, elle cherche vainement sans y atteindre une formule nouvelle ou s'évertue, sans y réussir, à raviver les traditions du Moyen Age et de la Renaissance. Le romantisme l'oriente vers un style pseudo-gothique de vignettes, dont le palais épiscopal et l'ancien campanile du beffroi à Gand représentent les réalisations jadis les plus admirées et qui n'émeuvent plus que par la naïveté de leur impuissance. Du moins, l'admiration pour le Moyen Age est-elle sincère. Elle l'est même trop par l'intempérance des « restaurations » et des « isolements » de monuments qu'elle provoque et qui ne sont bien souvent que du vandalisme archéologique. De leur côté, les tentatives de raviver, sous le nom de Renaissance flamande, les effets décoratifs de la construction du XVP siècle, n'aboutissent guère qu'à l'édification de jolies façades oiî se marient, non sans grâce, les tons roses de la brique à ceux des pierres bleues de l'Ourthe ou de Soignies.

Le nouveau Bruxelles offre le spectacle de tous les efforts et de toutes les recherches de deux générations d'architectes

l'architecture, la musique 257

engagés dans les voies les plus diverses. L'église Sainte-Marie deSchaerbeek est byzantine, la Bourse, une malheureuse application du style Napoléon III, le Palais du Cinquantenaire, un essai d'allier la charpente de fer à la colonnade. Au milieu de tout cela, écrasant et imposant par sa masse, s'érige le Palais de Justice. Et l'idée était belle sans doute de consacrer à la justice le plus vaste monument du pays. Avec ses entassements, ses terrasses, ses statues colossales, ses escaliers gigantesques, l'immensité de sa salle des pas perdus, l'œuvre de Poelaert atteint au grandiose et parfois même à la grandeur. Elle constitue en tous cas, par ses innombrables emprunts à tous les styles, comme le symbole d'une architecture qui se cherche sans se trouver. Il n'empêche que la diversité même des tentatives donne aux villes belges un aspect original que l'on chercherait vainement ailleurs. Depuis 1860, elle a renouvelé leur physionomie. Les vieilles façades à gradins et à pignons pointus ne charment plus l'amateur de pittoresque que dans les vieux quartiers menacés par l'envahissement des magasins. Dans les maisons bourgeoises des récentes avenues, le banal et le saugrenu se mêlent à l'élégant et à l'ingénieux. On vit en somme dans une période de tâtonnements d'oti sortira enfin, dans les dernières années du siècle, une orientation nouvelle.

A cette renaissance d'énergie provoquée par la Révolution, la musique a beaucoup moins participé que les arts plastiques. La domination de l'école française et l'influence de Paris continuent longtemps à s'affirmer. Celle de l'Allemagne ne se fait guère sentir qu'à partir des environs de 1840. La Belgique possède pourtant trois conservatoires : celui de Liège, ouvert dès les derniers temps du régime hollandais, puis ceux de Bruxelles, fondé en 1832, et de Gand en 1834, et à cela s'ajoutent de nombreuses écoles de musique fondées par les villes et quantité de sociétés chorales et instrumentales. Des virtuoses comme Bériot, comme Vieuxtemps acquièrent une renommée européenne. Fr. Fétis ( 1 784- 1 87 1 ), puis Gevaert ( 1 828- 1 908) se distinguent par une science musicale qui, chez le second surtout, s'allie à un talent incontestable. Mais il faudra attendre

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jusqu'à Peter Benoit (1834-1901) pour trouver l'affirmation d'une originalité dans laquelle s'exprime avec fougue la puissance coloriste du tempérament flamand, vers le moment où le Liégeois César Franck (né en 1822), qui comme Grétry a abandonné pour Paris sa petite patrie, s'affirmera un génie aussi puissant et aussi novateur que celui dont va faire preuve en sculpture Constantin Meunier.

« La Belgique politique s'est reconstituée, écrivait J.-B. Nothomb, en 1833, la Belgique intellectuelle doit renaître également. Ce n'est pas qu'il n'y ait eu à toutes les époques, qu'il n'y ait encore parmi nous des esprits élevés cultivant avec succès les sciences et les arts ; mais ils agissent isolés, aucun sentiment de nationalité ne les unit, ne rattache leurs travaux à l'idée d'une patrie commune. Placée entre l'Allemagne, la France et l'Angleterre, la Belgique peut s'attribuer une mission particulière; qu'elle se garde de se faire vassal politique ou littéraire d'une de ces nations. Pourquoi puiserait-elle aux seules sources intellectuelles de la France, de cette France qui, ellemême, va se retremper en Allemagne? Qu'elle fasse des emprunts à ces trois grandes sociétés intelligentes. Si elle sait les faire avec discernement et impartialité, elle paraîtra déjà originale; elle le sera véritablement si elle veut se rappeler son passé qui ne fut ni sans éclat ni sans grandeur » (l). A ce haut idéal n'a pas répondu la réalité et disons tout de suite qu'elle n'y pouvait répondre. C'est que l'on ne fonde pas l'indépendance littéraire comme l'indépendance politique. Une longue élaboration lui est nécessaire, et elle faisait défaut totalement.

Durant la longue atonie du XVIP et du XVIIP siècle, les lettres flamandes comme les lettres françaises s'étaient dégradées au point de n'être plus, celles-ci qu'un vain passe-temps d'oisifs, celles-là qu'un vulgaire amusement pour petits bourgeois et pour paysans. Plus infortunées que la sculpture et la peinture, il

(1) Essai historique et politique sur la révolution belge, 3» édit.

LA LITTÉRATURE FRANÇAISE iSg

ne leur restait pas même le souvenir d'une gloire encore récente. Pour trouver de grands écrivains, il eût fallu remonter jusqu'à l'époque bourguignonne et aux humanistes du XVP siècle. La lacune était trop large et le néant qui s'intercalait entre le présent et le passé trop complet. Sainte-Beuve avait raison, quand en 1849, durant son court passage à l'Université de Liège, il écrivait à Amiel : « Vous Genevois, vous êtes un vieux peuple intellectuel; ici pas ». Il eût dû ajouter que l'influence de la France était écrasante au point d'étouffer sous son poids la moindre éclosion d'une littérature nationale. Sous le régime hollandais, comme sous l'Empire, presque tout ce qui pense et qui lit en Belgique, lit et pense en français. Français le théâtre, française la presse, française surtout la formation intellectuelle des meilleurs esprits, un Gerlache, un de Potter, un van Praet, un Rogier et combien d'autres ! Guillaume F lui-même, et c'est tout dire, embauche des journalistes et des pamphlétaires français du genre de Libri Bagnano, pour défendre sa politique contre les catholiques, lecteurs de V Univers, et les libéraux, lecteurs du Constitutionnel.

La révolution de 1830 n'a donc pas créé un état de choses qui existait avant elle. Bien plus même, elle a essayé de s'en affranchir. De même que les peintres et les sculpteurs, elle a tout de suite orienté les lettres vers l'histoire nationale. C'est elle qui emplit les romans de Saint-Génois, de Moke et de leurs émules, comme elle fournit leurs sujets aux « grandes machines » de Wappers et au ciseau de Geefs ou de Simonis. Mais, en dépit d'une bonne volonté évidente, ces honnêtes érudits, froids imitateurs de Walter Scott, demeurent tellement loin de leurs modèles, et de leurs chevaliers, de leurs communiers ou de leurs « gueux » se dégage un ennui si mortel qu'il faut admirer le patriotisme des éditeurs qui ont publié leurs livres et des lecteurs qui les ont achetés. Personne au surplus ne s'intéresse à la littérature parmi cette bourgeoisie qu'absorbent les soucis d'affaires ou les débats politiques. Quelques poètes pourtant s'essayent, non sans talent, en des tentatives qui méritent mieux que l'oubli. Van Hasselt, avec une incontestable profondeur de sentiments, s'inspire de l'Allemagne et cherche à

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rendre par des innovations prosodiques, le rythme et la saveur des poèmes germaniques. A côté de lui, Edouard Wacken se tourne aussi vers le Rhin à qui il doit ses Fleurs d'Allemagne. Plus robuste, plus moderne, le saint-simonien Weustenraad chante les merveilles de la grande industrie, célèbre la locomotive, épanche, non sans éloquence, les rêveries d'un naïf messianisme social.

Tout cela, sauf chez les auteurs de chrestomaties officielles, passe inaperçu. Les revues, telles que la Revue Belge, fondée à Liège en 1835 par l'Associaton nationale pour l'encouragement et le développement de la littérature en Belgique, ou la Revue Nationale de Paul Devaux, jouissent durant quelques années d'une faveur qu'explique surtout la place qu'elles accordent à la politique. Au reste, la première disparaîtra en 1843, la seconde en 1847. Comment d'ailleurs les écrivains du crû résisteraient-ils à la concurrence désastreuse qui, dans le pays même, leur fait la contrefaçon de tout ce qui paraît de marquant à Paris et qui, jusqu'à la convention du 22 août 1 852, inonde le marché national et le marché étranger de ses reproductions à bas prix? Et la pensée française qu'elle propage trouve en même temps, dans les émigrés du coup d'État, quantité de nouveaux interprètes, parés du double prestige du courage civique et du talent. C'est Deschanel qui acclimate la conférence, Pascal Duprat et Challemel-Lacour qui font des cours publics, Baricel qui professe à l'Université de Bruxelles, Madier Montjeau qui enseigne à Bruxelles et à Anvers, Burger (Thoré) dont les « salons » ouvrent des voies nouvelles à la critique d'art. Les séjours dans la capitale de Victor Considérant, de Proud'hon, de Quinet, de Girardin, de Hugo, n'ont pas été sans action sur le petit noyau d'admirateurs admis dans leur intimité.

Malheureusement la bourgeoisie de plus en plus divisée par la lutte des partis, a perdu à la fois l'esprit critique et l'indépendance spirituelle. La liberté des opinions dans le sens élevé du mot a disparu. « Le libéral et le clérical, observe Proudhon en 1862, s'excommunient réciproquement. Rien de ce que dit l'un ne peut être vérité pour l'autre ». Comment la curiosité et

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