‹ Histoire de Belgique (volume 3)Chapitre 82 sur 128 · LA LITTÉRATURE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

le goût des idées n'étoufferaient-il pas dans une telle atmosphère? Et combien on comprend que Baudelaire passant par Bruxelles n'y trouve qu'une Béotie ! Boutade d'artiste dépité de l'incompréhension du public, mais tout de même boutade injuste, car ces Béotiens, si fermés à la beauté littéraire, déployent cependant à défendre leurs convictions, autant d'ardeur combative que de sincérité. Ils font penser, à cet égard, aux pamphlétaires de ce XVP siècle dont le souvenir les hante. Si ce n'est pas le même accent, c'est la même sincérité et, dans la mesure où les débats parlementaires et les campagnes électorales rappellent le drame grandiose du règne de Philippe II, les Laurent, les Altmeyer, les de Laveleye, les Goblet d'Alviella s'apparentent à Marnix de Sainte-Aldegonde.

En dehors de la mêlée, solitaire et incompris, Charles de Coster pourtant écrit sa légende d'Ulenspiegel qui paraît en 1867 au milieu de l'inattention générale. Des passions du XVr siècle, lui aussi a été touché, mais en poète et en visionnaire. Et voici qu'en son livre, pour la première fois, se révèle une âme et que le passé national transfiguré par l'imagination, par le rêve, par la sympathie devient un élément de beauté. C'est un affranchissement, un coup d'aile brusque, une évasion hors du voulu, de l'utilitaire, du politique, du banal dans la sphère de l'art pur. Enfin de Coster vint...

Cependant personne n'éprouvait le besoin de sa venue. Il s'était révélé trop tôt et dans une société trop mal préparée à le comprendre pour qu'il pût tout d'abord récolter autre chose que de l'indifférence. Peut-être néanmoins faut-il considérer que se manifeste dans cette apparition prématurée d'un grand écrivain, le lent travail d'affinement qui, dans toute société vivante, en arrive à libérer de l'ambiance générale les tempéraments qu'elle avait tout d'abord étouffés. Tout au moins est-il incontestable que la fin du premier demi-siècle de l'indépendance nationale voit s'épanouir presque en même temps des aspirations jusqu'alors inconnues. Le besoin littéraire, si l'on peut ainsi dire, commence à se faire sentir. C'est Octave Pirmez qui, dans ses Heures de philosophie, exprime une mélancolie qui le rapproche d'un Amiel. C'est Edmond Picard avec sa Forge Roussel et

202 LE BILAN d'uN DEMI-SIÈCLE

ses Scènes de la vie judiciaire. C'est Lemonnier avec son outrance, son intempérance verbale et sa volonté d'inspirer l'art d'écrire de l'art de peindre. En 1881, Octave Maus fonde VArt moderne etMaxWaller, en 1882, \a Jeune Belgique. Désormais la carrière est ouverte où avec fougue vont s'engager les jeunes bourgeois qui, pour obéir à leurs pères, se sont laissé inscrire dans les facultés de droit, car tous sortent de cette bourgeoisie dont ils insultent à l'envi la platitude et les préjugés. Et sans doute, il y a entre leur révolte contre elle et la poussée démocratique sous laquelle cédera bientôt le régime censitaire, une de ces concordances inconscientes que l'histoire constate si souvent sans pouvoir les expliquer. On se refuse à croire que le seul hasard ait fait coïncider la revision de la constitution avec les premières œuvres de Maeterlinck et de Verhaeren.

A tout prendre, la littérature belge de langue française à l'époque où elle arrive enfin à la maturité, fait penser à la littérature latine qui, à la fin de l'Empire romain, se développa dans les provinces, en Gaule ou en Afrique. Comme celle-ci, elle a quelque chose de voulu, de cherché, de tendu. Dès qu'elle cesse d'imiter, elle trahit l'effort et l'outrance. Même chez son plus grand écrivain, de Coster, la langue qu'elle emploie est au fond une langue forgée. Elle est une littérature savante, une littérature de serre chaude, dédaigneuse des masses et absolument dépouillée de toute inspiration populaire. Ce sont des Belges qui s'expriment par elle, mais ce n'est pas le peuple belge. Entre elle et la littérature de France on observe en outre le même contraste qu'entre la civilisation composite de la Belgique et la civilisation de la France. Et c'est en cela qu'elle est belge, comme est belge, dans la pleine acception du mot, cette bourgeoisie mi-flamande et mi-wallonne mais également francisée par la langue, dont sortent les écrivains.

Parmi eux, ceux-là même qui sont d'origine wallonne et prennent leurs sujets dans la vie populaire évitent soigneusement de se laisser influencer par le dialecte wallon. Ce vieux parler demeure pourtant la langue usuelle du peuple des campagnes et des villes dans les provinces de Liège, de Luxem-

Page 1