CHAPITRE IV
Durant le demi-siècle que Ton vient de parcourir toute l'activité politique et sociale de la Belgique semble n'exister que par et pour la classe censitaire qui détient et exerce le pouvoir. Mais sous ce que l'on voit il y a ce que l'on ne voit pas. Bilingue par sa population et de plus en plus industriel par son développement économique, il était impossible que le pays ne fût point travaillé en son fond par l'agitation sentimentale, romantique et démocratique du flamingantisme aussi bien que par les revendications et les misères du prolétariat. Des redoutables problèmes qui se préparent, la bourgeoisie dirigeante a méconnu ou dédaigné la portée et le danger. Mais il importe, en achevant le tableau du régime dont ils compromettent les assises, d'en rechercher l'origine et de noter la nuance particulière dont ces deux phénomènes essentiels de l'histoire européenne au XIX^ siècle, la question linguistique et la question ouvrière, se sont imprégnés dans le milieu belge.
Des deux langues parlées en Belgique, le français et le néerlandais, la Révolution devait fatalement tourner et tourna, en effet, à l'avantage de la première. Tout conspirait en sa faveur : la réaction spontanée contre le gouvernement de Guillaume, la
francisation séculaire de la bourgeoisie triomphante, l'indifférence du peuple flamand pour sa propre langue et la méfiance du clergé à l'égard de la Hollande calviniste. On ne voulait plus rien avoir de commun avec le régime disparu. Dès avant 1830, d'ailleurs, les lois imposant l'usage de la « landstaal », avaient soulevé une opposition décidée parmi les catholiques des Flandres. Pour les besoins de la cause, ils considéraient le hollandais, c'est-à-dire le néerlandais littéraire, comme une langue étrangère, en face de laquelle ils revendiquaient l'autonomie de la langue flamande et l'orthographe arbitraire que Desroches lui avait imposée au XVIIP siècle, en dépit de la divergence de ses dialectes. Cette rupture entre le hollandais et le flamand fortifiait naturellement la prépondérance du français. Sa situation était si forte et si grand son prestige qu'il paraissait destiné à se répandre dans un avenir prochain sur toute la Belgique. Bien peu de personnes d'ailleurs, en l'absence de statistiques, se faisaient une idée exacte de l'état linguistique du pays. Il fallut attendre le recensement de 1846 pour apprendre que sur l'ensemble des citoyens belges, 2,471,248 parlaient le flamand et 1,827,141 le français.
En attendant, le Congrès avait proclamé que « l'emploi des langues usitées en Belgique est facultatif et ne peut être réglé que par la loi et seulement pour les actes de l'autorité publique et pour les affaires judiciaires ». Inspirée du même libéralisme qui avait déterminé les rapports de l'Église et de l'État, cette décision ne s'embarrassait pas des conséquences que son application entraînerait dans la pratique. En théorie tous les citoyens comme tous les fonctionnaires avaient le droit de se servir, en toute circonstance, dans leurs rapports ou dans leur correspondance officielle, soit du français, soit du flamand, soit même de l'allemand qui, parlé par quelques milliers d'habitants à l'Est de Verviers et d'Arlon, était, lui aussi, une langue nationale.
C'eût été l'anarchie si la réalité n'avait été bien différente des stipulations constitutionnelles. En fait, le gouvernement, l'administration et les Chambres ne se servirent que de la langue de la classe sociale au sein de laquelle ils se recrutaient, c'est-