SITUATION PRIVILÉGIÉE DU FRANÇAIS
à-dire de la langue française. Dès le 27 novembre 1830, le Congrès ordonnait d'ailleurs que ses décrets seraient publiés avec une traduction flamande ou allemande pour les « communes » oti l'on parle ces langues. Le français devenait ainsi la seule langue officielle. Il eût été impossible, disait le Moniteur du 16 novembre 1830, de promulguer les lois et arrêtés en flamand ou en allemand, vu la diversité des dialectes locaux. Quant aux fonctionnaires wallons ou francisés envoyés dans les parties flamandes du pays, le principe de la liberté linguistique leur permit de ne pas apprendre la langue de leurs administrés. Personne ne fit attention à une pétition de Levae adressée au Congrès le 8 janvier 1831 contre l'emploi exclusif de la langue française par les autorités en Flandre, ni des protestations d'un membre de l'assemblée contre l'exclusion des fonctions publiques dont semblaient frappés les citoyens de langue flamande (l).
Il est trop évident pour qu'il faille y insister que cet état de choses ne fut que la conséquence naturelle de la prépondérance politique de la bourgeoisie francisée. Pas plus que des intérêts matériels du peuple, elle n'a souci de sa langue qu'elle ignore ou qu'elle dédaigne. Il lui suffit d'avoir accordé la liberté linguistique comme elle a accordé la liberté économique. Elle n'entend pas plus violenter le fonctionnaire français au profit de l'administré flamand, que l'entrepreneur capitaliste au profit de l'ouvrier. Et en ceci sa bonne foi est d'autant plus sincère qu'elle est convaincue du bienfait que la diffusion du français apportera à ceux qui ont la mâle chance de l'ignorer.
« Les trois quarts des habitants des Flandres, constate tristement un membre du Congrès, n'ont pas encore le bonheur de posséder la langue française » (2). Partout d'ailleurs, le peuple cherche à l'apprendre. A Gand, en 1836, la classe ouvrière afflue aux cours du soir où il est enseigné par les soins de l'administration communale (3). Il apparaît à tous comme un instrument ou pour mieux dire comme l'instrument indispen-
(1) Huyttens, Discussions du Congrès national, t. II, p. 52, t. III, p. 95.
(2) Ibid., t. I, p. 330.
(3) Règlements de la ville de Gand, t. IV, p. 289.
HisT. i)K Bblg. VII
sable du progrès ( 1 ) . Pendant l'abominable crise de 1 845- 1 846, beaucoup de bons esprits croient que c'est à son ignorance qu'il faut attribuer le caractère archaïque de l'industrie des campagnes flamandes (2). Enfin, la cohésion politique du pays et le bon fonctionnement de son administration ne recommandent-ils pas l'emploi et la diffusion d'une langue unique? A mesure que l'usage du français se répand, constate Stockmar, la nationalité belge se consolide (3). En faut-il davantage pour négliger les abus passagers qu'il entraîne ? Car on ne doute pas que, réduit au rang de patois populaire, le flamand ne soit fatalement condamné à disparaître (4), et c'est en pleine tranquillité qu'on l'abandonne à sa faiblesse dans la liberté stérile qui lui est reconnue.
Pourtant, aux protestations timides qui se sont fait jour au sein du Congrès, répondent celles qui s'élèvent du petit groupe de bourgeois qui ont conservé en Flandre l'amour de la langue maternelle. Pierre Willems, Blommaert, Vervier et bien d'autres s'irritent ou s'affligent de l'indifférence qu'on lui témoigne. Quelques catholiques s'effrayent de leur côté du prestige de la littérature française « qui sue le crime et la démoralisation » (5) et espèrent reconquérir les classes dirigeantes par le livre, les sociétés de littérature et les chambres de rhétorique. De tout cela cependant, aucune influence sensible ne se dégage encore ni sur l'opinion publique, ni sur le gouvernement. Mais peu à peu, la vie remet les choses au point. A Gand, en 1837, il faut rétablir les cours flamands que l'on avait supprimés à l'école
(1) Nothomb, Essai historique sur ta Révotation betge, 3^ édit., p. 439, croit qu'il faudrait adopter le français pour la langue de la Belgique, parce qu'il est « l'instrument le plus universel de la pensée humaine >, mais sans se mettre pour cela à la remorque de la France.
(2) E. Descailles, Cfiarles Rogier, t. III, p. 219.
(3) Stockmar, Den/cwiirdigiceiten, p. 375. Cf. Ducpétiaux, De t'état de t'instruction en Betgique, t. I, p. 164.
(4) En 1844, Charles Rouveroy considère le flamand et le wallon comme deux patois dont l'extinction est fatale et d'ailleurs souhaitable. Voy. V. Chauvin dans La Nation belge, p. 289.
(5) M. J. J. van der Voort, Coup d'oeil sur la langue et la littérature flamandes en Belgique considérées comme langue et littérature nationales, p. 18. (Anvers, 1837).
LES FLANDRES ET l'aLLEMAGNE 2^5
industrielle (l). A Lierre, en 1842, un conseiller communal ayant déclaré qu'il ne comprend pas le français, on en revient à l'habitude de délibérer en flamand (2). Anvers, qui a vu débuter la littérature flamande avec Henri Conscience, commence à prendre la tête d'un mouvement de revendications qui s'étendra peu à peu. Le conseil provincial y décide en 1840 qu'il ne conférera plus d'emploi qu'à des personnes connaissant la langue flamande (3), et la même année la Société « Met Tijd en Vlijt » demande qu'il soit fait sa place à celle-ci dans la future loi sur l'enseignement primaire. A la Chambre, Pierre De Decker se plaint de la francisation administrative et proteste contre l'action délétère de l'impiété française à laquelle il oppose les vertus de l'Allemagne (4).
Celle-ci, en effet, prodiguait depuis longtemps déjà les témoignages d'intérêt à ses « frères de race » du bassin de l'Escaut. M. Arndt et les Pangermanistes dont il était l'organe, après avoir furieusement protesté contre la Révolution belge, qui n'apparaissait à leurs yeux que comme une machination de la France, s'abandonnaient maintenant à l'espoir de ramener les Flamands à la grande patrie teutonique. De la parenté des langues devait résulter la communauté politique. « Ostende wird Westende des deutschen Vaterlands » chantait Simrock, en 1844 (5), et Hoffmann von Fallersleben s'emportait contre les « fransquillons » et exhortait la Flandre à « lutter à mort contre les Welches ». Le rapprochement économique de la Belgique et de l'Allemagne lors du traité de commerce de 1844, donna un instant de recrudescence à ces sympathies. En 1846, des sociétés musicales flamandes prenaient part à Cologne à un festival rhénan, un Vlaamsch-Duitsch Zangerbond était fondé, et des étudiants de Bonn fraternisaient avec des étudiants de Louvain.
(1) Règlements de la ville de Gand, t. IV, p. 351.
(2) T. Bergmans, Geschiedenis der stad Lier , p. 621,
(3) L. Hymans, Histoire parlementaire, t. II, p. 162,
(4) G. De Decker, Du pétitionnement en faveur de la langue flamande (Bruxelles, 1840).
(5) O. Fischer, Belgie a Nemecko, p. 90 (Prague, 1927).
Ces manifestations bruyantes, qui préoccupèrent un momentl le gouvernement français et soulevèrent les protestations des patriotes belges, ne devaient pas avoir de lendemain (l). Si les chefs du mouvement flamand ne demandaient qu'à profiter de la collaboration des philologues d'Outre-Rhin pour l'étude de leur passé littéraire, ils n'étaient pas moins résolus à s'opposer à toute tentative d'absorption et ils s'aperçurent bientôt que c'est de cela qu'en réalité il s'agissait. Hoffman von Fallersleben ne proposait-il pas de remplacer comme langue littéraire le flamand par le haut-allemand ? Sous prétexte de parenté linguistique, l'idée de ramener à l'Allemagne les régions flamandes qui depuis le Moyen Age s'en étaient spontanément détachées pour vivre de leur vie propre, s'opposait trop naïvement au cours de l'histoire pour avoir la moindre chance de succès. On ne s'efforçait pas d'échapper au Carybde du « verfransching » pour tomber dans le Scylla du « verduitsching ». Visiblement l'Allemagne, en prétendant utiliser le mouvement flamand au profit de ses visées nationales, montrait qu'elle n'en comprenait ni la nature, ni les tendances. Pour être acceptée, sa collaboration eût dû être exempte des arrière-pensées qui jusqu'au bout la compromirent. Interrompue momentanément par la crise de 1848, la propagande pangermaniste devait reprendre dès 1850, plus systématique, plus énergique et aussi plus ostensiblement intéressée et par cela même plus vaine et plus fâcheuse pour les tendances même qu'elle rendit suspectes en prétendant les exploiter sous prétexte de les servir.
Du côté de la Hollande au contraire, le rapprochement retardé par les défiances réciproques consécutives à la Révolution ne pouvait manquer de se produire. Ici, rien à craindre et tout à gagner. La littérature flamande, à mesure qu'elle se développait davantage, prenait mieux conscience de n'être qu'une branche de la littérature néerlandaise. Dès 1841 , le Taalcongres de Gand décidait de substituer à l'orthographe de Desroches
(1) Elles furent l'occasion de la fameuse chanson de Clesse : « Flamands, Wallons ne sont que des prénoms. » Belges est notre nom de famille î>.