‹ Histoire de Belgique (volume 3)Chapitre 90 sur 128 · LE MOUVEMENT FLAMAND VERS · texte numérisé non relu

LE MOUVEMENT FLAMAND VERS

stitutionnel (l). Bientôt la question linguistique se fait jour dans les débats qu'elle anime et parfois qu'elle aigrit. En 1866, des discussions s'engagent avec chaleur sur la nécessité d'administrer les Flandres en langue flamande. L'exécution en 1865 de deux prévenus incapables de comprendre la procédure dont a résulté leur condamnation donne beau jeu aux attaques contre la francisation du pouvoir judiciaire. Quelques agités parlent d'un retour à la Hollande. Rien d'étonnant si, en 1870, le ministère d'Anethan s'engage à ne nommer à l'avenir dans la région flamande que des fonctionnaires connaissant le flamand. Enfin, en 1873, puis en 1878, deux lois votées presque à l'unanimité commencent à faire brèche dans le régime et à introduire quelques réformes dans l'organisation judiciaire et administrative (2). En 1883, le flamand prend pied comme branche obligatoire dans l'enseignement moyen des provinces flamandes.

Mais si la brèche est ouverte, elle est encore bien étroite. Mal appliquées au surplus, les lois nouvelles ne sont guère que le symptôme d'une transformation problématique. Depuis l'essor industriel communiqué au pays par le libre échange, le développement des affaires a rendu plus intense le besoin de la seule langue dont elles se servent : le français. Les statistiques constatent que sa diffusion grandit sans cesse. En 1900, les habitants qui le parlent se chiffrent par 2,574,805 contre 2,822,005. Bruxelles produit sur l'étranger l'aspect d'une ville française. Si la presse flamande se développe, la presse de langue française trahit des progrès bien plus rapides et, à vrai dire, c'est par elle que se manifeste presque exclusivement la vie politique. Parmi les flamingants eux-mêmes, beaucoup doutent de l'avenir. En 1870, Vanderkindere pense que « ce n'est qu'une belle illusion de s'imaginer que la langue flamande puisse reconquérir ses positions perdues », et sous l'impression des victoires de l'Allemagne, il conseille de la laisser subsister comme dialecte populaire et de lui substituer

(1) L. Hymans, Histoire parlementaire, t. IV, p. 208.

(2) Voy. plus haut, p. 230.

28o QUESTION LINGUISTIQUE ET QUESTION SOCIALE

rallemand comme langue écrite (l). Dix ans plus tard, Vanderstraeten répondra encore aux reproches de n'avoir pas publié en flamand son Histoire du théâtre populaire : « Trouvezmoi un éditeur dans cette langue et nous recommencerons le livre » (2).

Toute époque d'expansion capitaliste est en même temps une époque d'économie libérale. Pour se dilater, la grande entreprise doit naturellement faire sauter les liens que la réglementation impose à l'initiative individuelle et à la concurrence. Organisée en vue de la production et du profit, rien n'y doit comprimer l'esprit d'invention et de progrès. C'est seulement lorsque le désaccord devient trop criant entre le régime de l'industrie et les abus qu'il entraîne, qu'une réaction se manifeste et que, cessant de tout sacrifier à la production, la société cherche à établir équitablement la répartition et la consommation des biens. Alors, à la liberté se substitue un système réglementaire et les mobiles sociaux l'emportent sur les mobiles économiques. De cette alternance, l'histoire fournit la preuve irrécusable. Le régime des métiers au Moyen Age comme le mercantilisme des temps modernes ont succédé à des périodes d'individualisme, et le socialisme contemporain n'est lui-même qu'une conséquence du formidable élan capitaliste qui a transformé le monde au cours du XIX' siècle (3).

Les débuts de ce que l'on a appelé très justement la révolution industrielle de l'Europe sont antérieurs, on le sait, à la Révolution française. Mais celle-ci, en anéantissant toutes les survivances de la législation réglementaire de l'Ancien Régime, a puissamment contribué au succès de sa devancière. A vrai dire, elle ouvre pour le continent cet âge des machines oii l'Angleterre était entrée dès les environs de 1750. Durant assez

(1) Revue de Belgique, 1870.

(2) E. Vanderstraeten, Le théâtre villageois en Flandre, préface.

(3) H. Pirenne, Les étapes de l'histoire sociale du capitalisme (Bulletin de l'Académie royale de Belgique, Classe des lettres, 1914).

LE LIBÉRALISME ÉCONOMIQUE 28l

longtemps d'ailleurs, la liberté capitaliste ne s'imposa pas sans protestations. Les conservateurs la réprouvaient au nom de la tradition et de la morale, pendant que, poussant à l'extrême les conséquences de la proclamation des droits de l'homme, les premières écoles socialistes condamnaient, comme la pire des tyrannies, le principe de la concurrence universelle.

On a vu plus haut que, jusqu'à la grande crise de 1848, la propagande saint-simonienne et la propagande fouriériste recrutèrent en Belgique un certain nombre d'adeptes pendant que les catholiques, les uns par conservatisme social, les autres par adhésion à la démocratie chrétienne de Lamennais, protestaient contre l'oppression des travailleurs et l'influence délétère des fabriques. Mais après l'écrasement de l'insurrection du prolétariat parisien (juin 1848), tout le monde se réconcilia avec un ordre de choses qui apparut désormais comme identique à l'ordre social. Durant longtemps, le libéralisme économique fut accepté tout à la fois comme vérité scientifique et comme condition primordiale du progrès. A mesure que l'industrie se développait, elle imposait plus solidement, aux esprits et aux intérêts, le régime qui était la condition de sa prospérité.

L'avènement du libre échange en fut l'ultime consécration. Le discrédit du protectionnisme douanier se communiqua, si l'on peut ainsi dire, au protectionnisme social. L'un et l'autre furent considérés comme également absurdes et condamnables. Si quelques parlementaires se rappelaient encore l'enquête de 1843 sur la condition des classes ouvrières (l) et les projets de réforme qui en étaient résultés, ce n'était que pour sourire de leur folie. Toute la question sociale se réduisait au jeu de l'offre et de la demande. Toute intervention serait un trouble. L'harmonie ne résultait-elle pas de la concurrence? Les crises même n'étaient-elles pas des cataclysmes aussi fatals que ceux de la nature? Si le prolétariat grandissait sans cesse et si la misère des travailleurs était trop évidente pour qu'on pût la nier, c'était là un mal aussi inévitable dans l'organisme industriel que la maladie dans l'organisme physique. La liberté

(1) Voyez plus haut, p. 121 et suiv.

ne fournissait-elle pas d'ailleurs à l'ouvrier tous les moyens d'améliorer sa condition? On lui avait donné des écoles ; en sa faveur on avait supprimé les octrois; des caisses d'épargne étaient ouvertes; s'il ne profitait pas de ces avantages, les seuls qu'on pût lui offrir sans le dégrader, à qui pourrait-il s'en prendre, sinon à lui-même? (l)

Si l'on compare, aux environs de 1860, la condition du prolétariat en Belgique avec ce qu'elle était dans les autres pays du continent, elle se révèle tout à la fois comme plus mauvaise et plus avantageuse. Elle était incontestablement pire que partout ailleurs à cause, tout d'abord, de l'extraordinaire densité de la population qui, fournissant les bras au travail en quantité surabondante, tendait à l'avilissement des salaires, et ensuite parce que la nécessité de produire à bon marché pour pouvoir soutenir la concurrence étrangère avait pour conséquence de maintenir ces mêmes salaires au taux le plus bas qu'ils pussent atteindre. En revanche, gratifié par la constitution des droits qu'elle prodiguait aux citoyens, l'ouvrier belge trouvait dans la liberté de la presse, de la réunion, du pétitionnement des moyens puissants de s'affirmer dès qu'il songerait à s'en servir. Mais il n'y songeait pas. Par ignorance, mais surtout par piété, il se résignait à son sort. La propagande socialiste qui, avant 1848, n'avait pu mordre sur lui, avait cessé, et l'Église en lui faisant accepter sa misère, l'empêchait de protester. Son apathie semblait justifier la remarque de Proudhon sur l'affinité naturelle qui existe entre la religion et le paupérisme, là ou la plèbe n'est pas devenue socialiste ou révolutionnaire (2).

La charité privée et la bienfaisance adoucissaient sans doute ce paupérisme, mais en l'entretenant. Les secours qu'elles dispensaient aux misérables ne faisaient que prolonger leur misère. Si grand que fut leur dévoûment, ni les sociétés de Saint- Vincent de Paul, ni les visiteurs des pauvres ne pouvaient

(1) Sur le libéralisme économique de l'époque voy. P. Michotte, Les idées économiques en Belgique de 1830 à 1886 (Louvain, 1904) et P. Defourny, dans Histoire de la Belgique contemporaine, t. Il (Bruxelles, 1929).

(2) Proudhon, La fédération et l'unité en Italie, p. 113.

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