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LA CHARITÉ ET LA PHILANTHROPIE

qu'alléger des détresses individuelles, mais non combattre la détresse collective qui leur paraissait une conséquence nécessaire de l'ordre social sinon même un décret de la providence. Quant aux institutions créées soit par l'État, soit par les industriels pour pousser la classe ouvrière à améliorer elle-même sa condition, leurs résultats étaient loin de répondre à leur destination. Le taux infime des salaires rendait impossible la généralisation de l'épargne. En 1850, on ne comptait que 211 sociétés de secours mutuels contre la maladie, possédant ensemble 24,367 membres. La loi du 3 avril 1851 n'avait pas réussi à améliorer cette situation. Les organismes mutualistes qu'elle avait constitués n'étaient, en 1860, qu'au nombre de 40 avec environ 7000 adhérents. Des caisses de prévoyance alimentées par les versements volontaires des patrons et des ouvriers, seule celle des mineurs qui, en 1860, comptait 80,783 affiliés, répondait, quoique imparfaitement, à l'attente de ses fondateurs. L'institution d'une caisse générale d'épargne en 1865 n'avait pas eu d'effets plus heureux. Et il en avait été de même, en 1866, de l'établissement des écoles d'adultes fondées pour « donner le pain de l'intelligence aux ouvriers ». En 1873, la loi sur les sociétés coopératives n'avait profité, bien modestement d'ailleurs, qu'à la petite bourgeoisie. En revanche, l'obligation du « livret », incompatible avec les principes libéraux, tombait peu à peu en désuétude : elle fut rayée de la législation en 1883. Plus effective encore avait été, en 1866, l'abolition du délit de coalition, d'où découlait la reconnaissance du droit de grève.

L'initiative des particuliers concourait avec celle de l'État au relèvement de la classe laborieuse. Les catholiques organisaient des patronages et des « sociétés de jeunes ouvriers » fournissant chaque dimanche à leurs membres, sous l'œil du clergé, l'innocente distraction des jeux populaires, des fanfares, des répétitions de pièces moralisantes. Parmi les libéraux, on comptait avant tout sur le développement de l'instruction et de l'initiative individuelle. A Gand, sous la généreuse impulsion de François Laurent, l'administration communale multipliait les écoles et s'efforçait d'y inspirer le goût de l'épargne, le

sentiment de la dignité personnelle et les vertus civiques. Toutes les grandes villes s'efforçaient de même à vulgariser l'enseignement, à installer des écoles du soir, des écoles professionnelles, à fonder des bourses d'études en faveur des enfants les mieux doués.

Il est incontestable que ces efforts combattirent efficacement l'ignorance dégradante du prolétariat et que, dans les villes du moins, l'école créa peu à peu au sein de la masse une élite dont l'action ne devait pas tarder à se faire sentir. Mais la misère de sa condition sociale continuait à peser sur elle d'un poids trop lourd. Quinze ans après l'inutile enquête de 1843, Ducpétiaux constate encore que « dans le plus grand nombre des cas, les ressources de la classe laborieuse ne sont plus en rapport avec ses besoins essentiels, que sa situation s'aggrave en raison de l'élévation continue du prix des denrées, et que si l'on ne parvient pas à rétablir l'équilibre entre son salaire et ses dépenses indispensables, il faut s'attendre à une crise sérieuse dont nul ne peut prévoir l'issue » (l);

Vainement, en 1852, le congrès d'hygiène et, en 1856, le congrès de la bienfaisance avaient réclamé des mesures modérant le travail des femmes et des enfants ; vainement, un groupe de maîtres de houillères (1852), des industriels gantois (1859), le conseil provincial du Hainaut (1859), puis celui du Brabant avaient suivi leur exemple. Un projet de loi que Rogier eût voulu présenter en 1860 avait dû, en présence de l'opposition des chambres de commerce et de la majorité des conseils provinciaux, demeurer dans les cartons. En 1869, Frère-Orban affirmait encore devant le Parlement que la « réglementation du travail est une forme de la servitude » (2). Et en cela du moins il se rencontrait avec les catholiques. Leurs congrès de 1864 et de 1867 s'étaient prononcés contre toute intervention de l'État (3). A Louvain, Perrin ne dénonçait les

(1) Ducpétiaux, La question de la charité, p. 258.

(2) L. Hymans, Histoire parlementaire, t. IV, p. 505.

(3) En 1863, B. Dumortier déclare à la Chambre que « le principe d'après lequel l'intérêt social doit primer l'intérêt individuel est la base de tous les despotismes». L. Hymans, Histoire parlementaire, t. IV, p. 156.

PREMIERS ESSAIS d'oRGANISATION OUVRIÈRE 285

abus du régime capitaliste que pour en montrer le remède dans la charité chrétienne. Il fallut attendre jusqu'en 1878 pour qu'une loi, encore bien timide, mît fin au scandale de l'emploi des enfants au fond des mines. Le dogme de la liberté économique était encore tellement enraciné qu'un des orateurs les plus écoutés de la Chambre vit dans cette innovation le premier pas qui conduisait le pays au césarisme (l).

Cependant, au sein de la classe ouvrière, le sentiment de l'impuissance ne faisait que renforcer le mécontentement. La seule arme qu'elle pût employer pour combattre sa misère, la grève, la laissait chaque fois plus faible et plus aigrie. Car, faute d'organisation et de ressources, les chômeurs étaient bientôt contraints d'abandonner une résistance qui n'avait pour résultat que de les endetter et de faire condamner à la prison ceux d'entre-eux qui avaient dirigé le mouvement. Il existait bien quelques rares survivances des compagnonnages de l'Ancien Régime, comme par exemple à Bruxelles V Association de secours mutuels et de prévoyance des approprieurs chapeliers (2), mais c'étaient là des vestiges d'un passé trop différent du présent pour pouvoir s'y propager à nouveau. Si parfois un ouvrier revenant de l'étranger et s'inspirant de son exemple, cherchait à fonder un groupement professionnel, l'ignorance et l'incapacité des membres en amenait bientôt la disparition. Il en fut ainsi à Bruxelles, en 1849, de V Association fraternelle des ouvriers tailleurs que l'on peut considérer comme la première société coopérative de production dans le pays, et des essais qui lui succédèrent durant longtemps, à l'exception de V Alliance typographique de Bruxelles, dont le succès relatif s'explique par les aptitudes supérieures ^des travailleurs de l'imprimerie (3).

La création à Gand, en 1857, des deux sociétés fraternelles des tisserands et des fileurs, marque une date dans l'histoire de

(1) L. Hymans, Histoire parlementaire, t. V, 2« partie, p. 37.

(2) G. Des Marez, Le compagnonnage des chapeliers bruxellois {Brux., 1909).

(3) L. Bertrand, Histoire de la coopération en Belgique, p. 207 et suiv. (Bruxelles, 1902).

ces premières tentatives d'organisation (l). Leur but était l'entr'aide mutuelle en cas d'accident et de chômage, grâce à des cotisations de 5 centimes par semaine. Sous son influence, la grande grève qui éclata la même année dans la ville en vue d'un relèvement des salaires, affecte des allures toutes nouvelles. Cette fois on se trouve en présence d'un plan concerté et d'une action disciplinée. Le travail cesse sur un mot d'ordre après une entrevue inefficace avec les patrons. Les chômeurs sont secourus. Des demandes de fonds sont adressées au nom de la solidarité ouvrière aux camarades de Roubaix. Les fabricants s'inquiètent de se heurter à une résistance qui les étonne et qui les indigne. Plutôt que de se « laisser faire la loi par les ouvriers », ils menacent le Conseil communal de fermer toutes les usines. Cette première escarmouche finit d'ailleurs par la condamnation des « meneurs », en vertu de la loi sur la coalition. Mais elle ouvrait une lutte qui ne devait plus cesser.

Dès l'année suivante un jeune bourgeois démocrate et flamingant, Emile Moyson, entreprenait parmi les travailleurs gantois une agitation qui aboutit en 1859 à une grève plus sérieuse encore que celle de 1857 et à la publication du Werkverbond, qui semble bien être l'ancêtre de la presse prolétarienne en Belgique. Ne se réclamant d'aucun parti, cette petite feuille déclare n'avoir pour but que l'amélioration du sort des classes inférieures. Sa devise « voor Vaderland enWet en God » dénote suffisamment qu'elle réprouve toute action révolutionnaire. De lutte de classes, d'excitation des pauvres contre les riches, pas un mot dans ses colonnes. Visiblement ses rédacteurs sentent qu'il faut ménager la piété traditionnelle de la masse. Cette apparition si nouvelle qu'est la société des fileurs gantois, s'entoure encore d'un cérémonial copié sur celui des cor-^ porations de métiers de l'Ancien Régime ; son président porte un costume d'apparat, elle possède un drapeau oiî sont brodés les mots « God en de Wet », et elle fait dire des messes auxquelles ses membres sont obligés d'assister. Pourtant des

(1) Pour ce qui concerne les origines du mouvement ouvrier à Gand, je suis surtout ici Avanti, Een terugbiik (Gand, 1908).

INFLUENCE DE l'iNTERNATIONALE 287

symptômes significatifs permettent de présager l'avenir. Au sein de la classe ouvrière naît peu à peu la volonté de se relever par son propre effort. Les tisserands gantois fondent une société de lecture ( Leesgezelschap) qui suffirait à elle seule à caractériser l'orientation nouvelle des esprits. Le principe libéral de l'affranchissement par l'instruction commence à s'infiltrer dans le peuple. Et il n'est pas étonnant que ce soit à Gand, la ville dont la bourgeoisie a fait le plus pour ses écoles, que le mouvement se soit développé avec le plus de hâte et de vigueur.

« De républicains, écrivait Proudhon en 1862, il n'existe pas en Belgique un sur dix mille ; de socialistes, néant » (l). En cherchant bien pourtant, il en aurait trouvé quelques-uns, ceux-ci, adeptes théoriques d'une réforme sociale inspirée, comme chez un G. De Greef ou un Hector Denys, des conceptions scientifiques du positivisme, ceux-là comme César De Paepe, initiés aux doctrines marxistes et résolus à les propager non seulement par la plume, mais par l'action. Dès 1860, De Paepe avait fondé à Bruxelles l'association Le Peuple, dont le journal La Tribune du Peuple menait énergiquement campagne parmi un groupe d'ailleurs infime de lecteurs.

La création en 1864 de l'Association internationale des travailleurs devait brusquement décupler son action et pousser en même temps au socialisme le prolétariat encore incertain et hésitant. De Paepe avait assisté à Londres à la naissance de l'Internationale et jusqu'à sa dissolution en 1876 n'avait cessé de prendre part aux discussions passionnées qui y mirent aux prises les partisans de Proudhon et de Bakounine avec ceux de Marx pour aboutir enfin au triomphe de ce dernier. C'est à lui sans doute qu'est due la session à Bruxelles du Congrès de l'Association en 1868, o\x il présenta un rapport condamnant la petite propriété au nom de la science et la grande au nom de la justice.

Désormais, l'idée socialiste devait dominer, directement ou indirectement, toute l'histoire ultérieure du prolétariat. Ce n'est

(1) Proudhon, La fédération et l'unité en Italie, p. 113.

pas qu'elle se soit tout de suite imposée à lui. Son premier» résultat fut seulement de susciter une fermentation qui, dèsB 1866, se traduit par une active campagne en vue de l'extension du droit de suffrage. La bourgeoisie démocrate appuyé d'ailleurs ce mouvement dont les manifestes repoussent « les théories qui prêchent la haine entre les citoyens » (l). Mais dès l'année suivante, un nouveau journal, La Cigale, prêche ouvertement le socialisme et la révolution, se réclame des principes de l'Internationale et multiplie les meetings qui, surtout dans les régions industrielles du Hainaut et du pays de Liège, font appel à la violence. A Anvers, en 1868, le Werker se fait l'organe des sections flamandes de l'Internationale. Le Mirabeau répand son influence dans le bassin de Verviers. En 1869, la grève qui éclate à Seraing surprend par sa violence, tourne en émeute et s'achève par une répression sanglante.

En face de ce mouvement, la constitution laissait le gouvernement sans autre recours que celui de l'intervention en cas de délits. La liberté de la presse et la liberté de réunion ne permettaient pas d'enrayer la propagande et, si effrayante qu'elle apparût, personne ne songeait à lui refuser le bénéfice des droits dont jouissaient tous les Belges. Malgré les instances du procureur général, le ministre de la Justice, Jules Bara, refusa de traduire les meneurs devant la Cour d'assises sous prétexte de complot et fit remettre en liberté ceux qui se trouvaient sous les verrous. Cependant la violence des paroles plus encore que celle des actes, épouvantait ceux-là même qui, dans les rangs de la bourgeoisie, avaient témoigné une compassion sincère aux misères du peuple. Ducpétiaux, désorienté, gémissait sur l'égarement des ouvriers corrompus par des « théories subversives » et ne voyait de salut que dans la dif- j fusion de l'instruction et de l'épargne (2). ^^H

Mais l'instruction et l'épargne étaient précisément les moyens

(1) Voy. le « manifeste des ouvriers > du 18 janvier 1866 dans J. Destrée et E. Vandervelde, Le Socialisme en Belgique, p. 77 et suiv. On n'y réclame même pas le suffrage universel, se contentant de faire dépendre le droit de vote du savoir lire et écrire.

(2) Ducpétiaux, La question ouvrière en Belgique.

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