LE PARTI SOCIALISTE BELGE
que les ouvriers entendaient désormais appliquer eux-mêmes à la victoire de leur programme. Le sentiment que l'on décore du nom de conscience de classe, bien que sa force dérive surtout de ce qu'il a d'inconscient, était désormais soulevé, et il suffisait de le diriger pour qu'il se propageât. Dès 1877, l'idée de former un parti socialiste belge, déjà entrevue par Moyson quelques années plus tôt, s'imposait au groupe gantois agissant sous l'impulsion d'Edouard Anseele et de Victor Van Beveren. L'impossibilité de s'entendre avec les Wallons, dont l'impatience exigeait une action révolutionnaire immédiate, n'empêcha pas la fondation, à Malines, du parti socialiste ouvrier flamand (Vlaamsche socialistische arbeiderspartij). Son programme, tout de réalisation pratique, réclamait le suffrage universel, la législation directe par le peuple, la substitution des milices à l'armée, la séparation de l'Église et de l'État, bref une révolution légale.
L'outrance de ces revendications d'ailleurs ne doit pas faire illusion sur le nombre de leurs partisans. En réalité l'agitation déclanchée depuis 1864 n'avait encore pénétré que la couche superficielle du prolétariat. Sa violence et les allures antireligieuses qu'elle affectait maintenant nuisaient à ses progrès. Livrés à leurs propres forces, au surplus, les socialistes flamands étaient trop faibles. L'appui des Wallons leur était indispensable. On finit par vaincre leur répugnance à l'égard du marxisme, et en 1879 un congrès réuni à Bruxelles décidait la formation du « Parti socialiste belge » (l). Contre la domination de la bourgeoisie, les travailleurs des deux régions du pays s'unissaient ainsi, comme catholiques et libéraux s'étaient unis en 1829 contre le gouvernement de Guillaume. L'esprit révolutionnaire s'accentuait à mesure de l'extension du mouvement. En 1877, pendant une visite à Gand, le roi était accueilli à coups de sifflet.
Mais l'idéal socialiste était bien loin encore de s'imposer aux esprits. Accessible seulement à une minorité d'intellec- -
(I) J. Destrée et E. Vandervelde, Le socialisme en Belgique (2"= édition, Bruxelles, 1903).
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tuels, presque tous ceux qui s'en réclamaient ne le concevaient que comme Tannonciation d'une ère de justice et d'égalité oii le peuple, secouant enfin sa longue misère, fonderait le bonheur universel en s'emparant du pouvoir. Les chefs de l'agitation ouvrière, tous sortis du peuple, n'avaient d'autre instruction que celle de l'école primaire, complétée par la lecture d'Eugène Sue, des Misérables de Victor Hugo, de brochures de propagande et de journaux révolutionnaires (l).
Très peu d'entre eux connaissaient Marx autrement que par des exposés populaires de sa doctrine. Parmi les Flamands, il semble bien que les rêveries communistes publiées en 1854 par un arpenteur de Sleydinge, Nicolas de Keyser, sous le titre de Het Naturregt, aient passé inaperçues. Mais tous, les éprouvant eux-mêmes, connaissaient les besoins du prolétariat et se passionnaient pour sa cause. En attendant l'avènement d'un ordre social nouveau, ce qui leur apparaissait le plus pressant, c'était la lutte contre la misère, le relèvement matériel du pauvre d'où sortirait son relèvement moral, condition indispensable de la victoire finale. La solidarité ouvrière en prouvant son efficacité, s'imposerait en même temps à tous les travailleurs et, à mesure qu'elle améliorerait leur condition, propagerait parmi eux le sentiment de classe. La charité et la bienfaisance « bourgeoises » ne servaient qu'à engourdir l'énergie du peuple et à prolonger sa misère. Il fallait ne rien devoir qu'à soimême et s'affranchir des aumônes intéressées des riches.
La création à Gand, le 21 novembre 1880, de la boulangerie coopérative Vooruit, marque l'entrée du mouvement socialiste belge dans la voie des réaHsations pratiques (2). Due à la scission qui venait de s'opérer parmi les membres de la coopérative neutre De Vrije Bakkers, elle associa, dès l'origine, la coopération et la propagande sociale. Grâce au dévouement et à l'esprit d'initiative de ses dirigeants, elle prospéra si bien qu'en 1883, elle quittait le petit cabaret 011 elle s'était fondée
(1) Voyez dans le journal Le Peuple du 27 février 1922, ce que L. Bertrand raconte de ses premières lectures.
(2) Voy. Avanti, Een terugblik.
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pour acheter sur le Marché-au-Fil un immeuble où se groupèrent autour d'elle les diverses sociétés socialistes de la ville, et où, dès l'année suivante, commença de paraître, sous la direction d'Éd. Anseele, le journal qui lui emprunta son nom de Vooruit.
Ce fut là la première installation du socialisme belge. Et sans doute l'idée dont elle s'inspirait n'était pas neuve. Dès 1869, quelques fidèles de l'Internationale avaient fondé à Fayt dans le Hainaut une société coopérative de consommation à laquelle avait succédé, en 1871, la Maison du Peuple de Jolimont, tout ensemble société coopérative et local de réunion pour les fédérations de l'Association internationale des travailleurs dans la région industrielle du Centre. Mais le succès n'avait guère répondu aux espoirs des fondateurs. L'exemple du Vooruit, dont les statuts furent adoptés à Jolimont en 1886, dota le pays wallon d'un établissement dont la prospérité et l'influence devaient rivaliser bientôt avec celles de son modèle.
Et désormais, en dépit de l'hostilité de la petite bourgeoisie et de quelques groupes anarchistes, le principe coopératif s'impose comme la condition indispensable du relèvement de la classe ouvrière. A la théorie révolutionnaire se substitue une méthode soucieuse avant tout de résultats. L'essentiel est de fonder le parti sur la base solide de l'intérêt, de lui constituer des ressources, de le discipliner en vue de la conquête des réformes indispensables et de l'action politique.
C'est en vue d'organiser celle-ci et d'en définir les buts qu'au mois d'août 1885, une centaine de délégués représentant cinquante-neuf associations, constituèrent à Anvers le « Parti ouvrier belge ». Le nom qu'il se donna suffit déjà à marquer l'évolution accomplie depuis six ans. Par opportunisme, par crainte d'effaroucher les timides, on évite de se réclamer ouvertement du socialisme, on se borne, en hommes pratiques, à formuler un programme de classe dont la réalisation, grâce aux libertés constitutionnelles, peut et doit aboutir sans l'aide de la révolution. Le point essentiel est la conquête du suffrage universel. Le reste viendra par surcroît : suppression du remplacement militaire, limitation du travail des femmes et des
enfants, fixation de la durée des heures de travail, responsabilité des patrons en cas d'accident, intervention des syndicats dans les règlements d'usines, suppression des caisses d'épargne instituées par les patrons, réforme des conseils de prud'hommes, institution d'assurances ouvrières, abolition des impôts indirects, instauration de l'impôt sur le revenu, suppression de toute aliénation du domaine public et retour à l'État ou la commune, représentants de la collectivité, de tous les services d'intérêt général qui ont été abandonnés aux particuliers.
Pour la plupart, ce sont là des réformes dont la Commission de 1843 avait déjà réclamé un grand nombre et dont beaucoup étaient réalisées depuis longtemps dans les pays voisins. Si le parti ouvrier s'affirme donc nettement comme interventionniste et démocrate, il se garde de toute tendance communiste. Ses revendications les plus hardies ne vont pas au delà d'un socialisme étatique ou municipal devant lequel certains gouvernements n'ont pas reculé. Incompatible avec le libéralisme traditionnel, il n'est point de nature à effaroucher cette partie de la bourgeoisie progressiste qui, comme lui, réclame le suffrage universel. Vis-à-vis des catholiques, il s'abstient enfin de tout anticléricalisme de principe et se borne à déclarer la religion une « affaire privée ». C'en est assez d'ailleurs pour heurter l'Église en face, et dès le premier jour son opposition sera l'obstacle essentiel qu'il lui faudra vaincre.