LE PARLEMENT DE
tuante était achevé. Beernaert eût voulu lui faire adopter la représentation des minorités, mais depuis que le calme était rétabli, la droite ne considérait plus le chef du Cabinet comme l'homme indispensable. Neuf fois, pour la contraindre à le suivre au milieu des débats où lui-même avait dû évoluer au gré des circonstances, il avait posé la question de confiance. Cet épouvantail était usé. Mis en minorité, le gouvernement remit sa démission au roi le 16 mars 1894.
Le moment était venu de dissoudre le dernier Parlement censitaire qu'ait connu le pays et d'inaugurer le nouveau régime électoral. L'expérience eut lieu le 14 octobre 1894. On en attendait le résultat avec angoisse; on l'apprit avec stupeur. Le vote plural envoyait à la Chambre 104 représentants catholiques, 14 libéraux, 34 socialistes. Des deux partis historiques qui s'étaient succédé au pouvoir depuis 1839, l'un remportait un éclatant triomphe, l'autre sortait du scrutin presque anéanti. Et ce vaincu était précisément celui dont les principes et l'activité avaient durant cinquante ans déterminé le plus longtemps et le plus complètement le cours du régime censitaire. De 1839 à 1884, les libéraux avaient exercé le gouvernement pendant trente ans, et c'est de leur esprit que directement ou indirectement s'étaient imprégnées toutes les manifestations les plus caractéristiques de la vie politique, de la vie économique et de la vie sociale. Mais circonscrits presque exclusivement dans les limites de la bourgeoisie urbaine, ils devaient nécessairement succomber du jour où celle-ci perdait définitivement la prépondérance. Ils avaient été le parti d'une élite et ils s'engloutissaient, si l'on peut dire, sous les vagues de fond des deux grands partis populaires qui déferlaient sur eux. Inaccessible aux masses, le rationalisme qui avait fait leur force au temps du suffrage restreint, faisait maintenant leur faiblesse. Les impulsions sentimentales de la foi religieuse et de l'instinct de classe soulevaient également contre eux, si opposées d'ailleurs qu'elles fussent l'une à l'autre, la démocratie catholique et la démocratie socialiste.
Pour celle-ci les élections étaient une attestation de puissance d'autant plus inattendue et significative que le vote plural
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refusait aux prolétaires les voix supplémentaires qu'il s'était ingénié à réserver aux classes moyennes. A part quelques jeunes intellectuels, le parti ouvrier était tellement un parti de pauvres qu'il avait dû renoncer à prendre part aux élections sénatoriales, faute de candidats payant le cens requis. Tous ses élus appartenaient aux régions wallonnes, où dominait la grande industrie : pays de Liège et Hainaut. En Flandre et à Gand même, la coalition des paysans et de la bourgeoisie l'avait emporté sur lui. Au reste, le sentiment de classe primait à ce point les tendances régionalistes que les socialistes wallons avaient, à Liège, réuni leurs voix sur le Gantois Edouard Anseele et le Bruxellois Emile Vandervelde.
En revanche, les Flandres avaient voté en masse pour les catholiques. Partout les libéraux y avaient subi le même sort que les socialistes. La prédominance numérique des paysans, profondément attachés à la foi ancestrale et traditionnellement soumis à l'influence du clergé, y avait été la cause essentielle de la victoire de la droite sur les deux partis qu'il avait suffi de taxer d'impies pour les discréditer. A cela d'ailleurs s'ajoutait la crainte inspirée à la bourgeoisie par les revendications ouvrières. Pour les conservateurs, l'attitude prise en face de la revision par les catholiques, les déclarations de Woeste contre le vote plural, la réprobation dont l'Église frappait le socialisme étaient autant de garanties de stabilité sociale. Dans tout le pays elles avaient déterminé le vote de quantité de modérés ou de timorés. Les circonscriptions wallonnes avaient fait passer bon nombre de candidats catholiques, si bien que la droite, soutenue tout ensemble par l'esprit confessionnel et l'esprit conservateur et s'appuyant à la fois sur la Flandre et sur la Wallonie apparaissait comme le seul parti vraiment national. Et sa force ne reposait pas seulement sur son écrasante majorité; elle provenait encore de la division de ses adversaires. L'incompatibilité de leurs principes empêchait les libéraux et les socialistes de s'unir contre elle en un front commun. La prépondérance catholique était si grande qu'elle faussait le régime parlementaire. Ne fallait-il pas s'attendre à une série de coups de parti auxquels répondrait au dehors la