‹ Histoire de BelgiqueChapitre 10 sur 203 · JEAN L AVEUGLE I · texte numérisé non relu

JEAN L AVEUGLE I

villes et demeuré à l'écart du mouvement de rénovation économique qui avait au cours du xiii^ siècle multiplié et transformé la population dans les territoires voisins, le Luxembourg présentait avec eux un contraste frappant. Si dans les environs de la Meuse le commerce des bois, que l'on faisait flotter par le fleuve jusque dans les ports de Flandre entretenait une certaine activité (i), si la fertile vallée de la Sure était couverte de vignobles et si enfin la loi de Beaumont avait apporté la liberté à bon nombre de localités des bords de la Semois (2), le vaste plateau de l'Ardenne et les gorges de YOeslifig ne nourrissaient que de rares habitants dans des villages clairsemés au milieu de bruyères stériles ou d'épaisses forêts. Le pays était couvert d'une foule de petites seigneuries où se conservaient, avec les mœurs patriarcales d'autrefois, le servage et les procédés d'une agriculture rudimentaire. La noblesse, tout à fait étrangère aux mœurs courtoises de la Flandre ou du Hainaut, entretenait sa vigueur par l'exercice continuel de la chasse, et elle avait donné sur le champ de bataille de Worringen des preuves éclatantes de sa valeur. Malheureusement elle n'était ni assez nombreuse ni assez disciplinée pour fournir au comte une vraie puissance militaire, et celui-ci était trop pauvre pour acheter les services de troupes mercenaires.

Jean l'Aveugle ne pouvait donc songer à affronter seul le duc de Brabant dont plus de trois mille vassaux éparpillés entre l'Escaut et le Bas-Rhin relevaient leurs fiefs (3), dont les bonnes villes pouvaient mettre sur pied une nombreuse infanterie et dont les coffres regorgeaient d'or.

Mais par sa puissance même le duc s'était attiré depuis longtemps l'envie ou la haine de ses voisins. Presque tous avaient eu à souffrir de son orgueil ou de ses empiétements, et il ne devait pas être difficile à un esprit actif et toujours en mouvement, de ménager entre eux une entente, de les grouper en une ligue offensive, et, pour employer les expressions mêmes

(1) [F. Van De Putte], Cronica et carlidarium monasterii de Dunis, p. 200 (Bruges, 1864).

(2) G. Kurth, La loi de Beaumont en Belgique (Bruxelles, 1881).

(3) C'est le chiffre approximatif que fournit Le livre des feiidataives de Jean III duc de Brabant, éd. L. Galesloot (Bruxelles, i865).

d'une mâle chanson de Jean III, de les lancer comme une meute contre ce sanglier brabançon dont ils avaient chacun senti les durs coups de boutoir (i). C'est à cette œuvre que le roi de Bohême s'appliqua depuis 1324. Les liens étroits qu'il venait de nouer avec la maison de France par le mariage de sa sœur Marie avec Charles IV (1322), puis par les fiançailles de son fils Charles, le futur empereur, avec Blanche de Valois (1323), devaient singulièrement faciliter sa tâche, en augmentant son crédit auprès des princes des Pays-Bas et en mettant à sa disposition l'influence du roi qui, ambitionnant à cette époque la couronne d'Allemagne, ne demandait qu'à s'immiscer dans les affaires de l'Empire,

Pour la réalisation de son plan, un allié s'imposait tout d'abord à Jean de Bohême, c'était l'évêque de Liège.

Depuis que l'annexion du Limbourg avait porté jusqu'à la Meuse les territoires brabançons, les relations n'avaient cessé d'être fort tendues entre la principauté épiscopale et son puissant voisin de l'ouest. A vrai dire les bourgeoisies industrieuses de Liège, de Huy et de Dinant, attentives aux intérêts de leur commerce, ne demandaient qu'à vivre en paix avec le duc, gardien des routes d'entre Rhin et Escaut, maître du cours de la Meuse et qui pouvait, quand il le jugeait bon, leur fermer le chemin des ports de Flandre et d'Anvers. Mais l'évêque et surtout le chapitre, gardien immuable du patrimoine de Saint-Lambert, obéissaient à des considérations bien différentes. Les empiétements du duc à Maestricht, les entraves qu'il mettait à l'exercice de la juridiction ecclésiastique et à celle du tribunal de la paix dans ses domaines, le projet qu'on lui prêtait d'obtenir du Saint-Siège l'érection d'un évêché distinct en Brabant (2), la morgue qu'il affichait à l'égard des réclamations que le gouvernement épiscopal avait plus d'une fois portées devant lui, enfin l'hostilité qu'on l'accusait à tort

(1) Wapenlied van hertog Jan III van Brabant, éd. R. von Liliencron, Z)/e historischen Volkslieder der Deutschen t. I,p. 36, (Leipzig, i865).

(2) Hocsem, loc. cit., p. 402. Cf. Jean d'Outremeuse, Chronique de Liège, éd. A. Borgnet et St. Bormans, t. VI, p. Soy (Bruxelles, 1880). — D'après la Positio pro jiistificatione pacis {Forschungen ^tir Deutschen Geschichte, t. XX [ [1881], p. 287), Jean II avait déjà nourri des projets analogues.

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