LES DEBUTS DE PHILIPPE LE BON
l'autre et se réservait l'avenir. Ils font pressentir le génie du jeune prince qui les a conçus et dont ils marquent le début dans la carrière politique. Quelques mois plus tard, le lo septembre 141 9, Jean sans Peur, assassiné sur le pont de Montereau au cours d'une entrevue avec le dauphin, expiait le meurtre du duc d'Orléans.
Ce meurtre changeait radicalement la situation de la maison ' de Bourgogne. Il tranchait en quelque sorte d'un coup brusque les liens qui la rattachaient à la France. Jusqu'ici, les ducs n'avaient cessé, tout en s'agrandissant dans l'Empire, de considérer le royaume comme l'objectif essentiel de leur politique. Philippe le Hardi s'y était emparé du gouvernement, Jean sans Peur l'avait disputé avec acharnement au duc d'Orléans tout d'abord, puis au dauphin. Chefs d'un parti puissant, protecteurs de la bourgeoisie parisienne, alliés à une foule de grands vassaux de la couronne, disposant des finances et des armées royales, leur expansion à l'extérieur n'apparaissait que comme le résultat de l'ascendant qu'ils exerçaient aux bords de la Seine, et les étrangers, abusés par les apparences, avaient pu la prendre à bon droit pour une manifestation de la puissance française. Mais le meurtre de Montereau marque le point de départ d'une époque nouvelle. Désormais ce n'est plus en France ni par la France, c'est hors de France et contre la France, que la dynastie bourguignonne poursuivra l'accomplissement de ses desseins. Philippe le Bon a eu beau toute sa vie se réclamer de son origine française et se glorifier de descendre des Valois, il est clair qu'il a décidémen^rompu avec le royaume et qu'il se pose en face de lui comme un souverain indépendant. Le premier acte de son règne est la conclusion d'une alliance intime avec l'ennemi héréditaire de ses ancêtres, le roi d'Angleterre.
L'assassinat de Jean sans Peur ne fut du reste que la cause occasionnelle de cette rupture. On se tromperait du tout au
tout si l'on attribuait simplement l'attitude de Philippe à la résolution de tirer de la mort de son père une vengeance éclatante (i). Et il serait plus inexact encore de l'expliquer, avec certains historiens, par des motifs d'ambition personnelle, ou de n'y voir que le résultat d'intrigues politiques, et de considérer le duc comme l'instrument de la reine Isabeau de Bavière et de la faction qui, dans le royaume, s'opposait au parti du dauphin. Raisonner ainsi, en effet, c'est oublier que, depuis ses progrès dans les Pays-Bas, la maison de Bourgogne se trouvait entraînée fatalement dans une voie qui, de plus en plus,«récartait de la France. De nouveaux intérêts sollicitaient désormais son attention. A mesure qu'elle recueillait la succession des princes belges, elle se voyait obligée de dépouiller, en quelque sorte, son caractère français, pour adopter une politique qui répondît aux besoins et aux aspirations de ses nouveaux sujets. On surprend déjà entre Philippe le Hardi et Jean sans Peur un changement d'allures significatif. L'hostilité déclarée du premier à l'égard de l'Angleterre s'atténue singulièrement sous le second : on le voit traiter avec cette puissance et conserver la neutralité pendant la campagne qui aboutit au désastre d'Azincourt. S'il est vrai que la lutte soutenue par le duc contre le dauphin donne en partie les raisons de cette conduite, elle n'en fournit pourtant pas tous les motifs, et l'on ne peut douter qu'en agissant comme il l'a fait à l'égard de Henri V, Jean ne se soit inspiré surtout des nécessités du commerce flamand et n'ait volontairement suivi l'exemple de Louis de Maie. Ne sait-on pas d'ailleurs qu'il s'attacha de bonne heure à faire initier son héritier à la langue et aux mœurs des pays sur lesquels il devait régner un jour, et que la jeunesse de celui-ci s'écoula beaucoup plus au Prmseiihof àe Gand qu'à l'hôtel d'Artois (2)?
Il ne fauf donc point s'étonner de la facilité avec laquelle, après la mort de son père, Philippe s'alHa à l'Angleterre. Une
(1) Ainsi que le font la plupart des historiens français et notamment Du Fresne de Beaucourt, op. cit., t. I, p. 192.
(2) Déjà Philippe le Hardi avait eu soin de donner à son fils Jean sans Peur un précepteur flamand : Maître Baudouin de la Niepe. Voy. J. J. Vernier, Philippe le Hardi duc de Bourgogne, p. 3y (Troyes, 1900). Gilliodts Van Severen, Inventaire des archives de Bruges, t. II, p. gS, 400.