JACQUELINE DE BAVIÈRE
sa fille l'appui de Jean sans Peur. Il avait négocié avec lui l'union de Jacqueline et du jeune duc de Brabant. Les fiançailles furent conclues deux mois après son décès, le 31 juillet 14 17. Ainsi, après les Luxembourg^ les Wittelsbach cédaient à leur tour la place à la dynastie bourguignonne. La politique de Philippe le Hardi aboutissait à un triomphe inespéré. Le Brabant, le Hainaut, la Hollande, la Zélande et la Frise allaient s'unir par le mariage de deux enfants, soumis eux-mêmes au protectorat du prince tout puissant qui possédait les deux Bourgognes, l'Artois et la Flandre, et disposait à son gré du gouvernement de la France (i).
Un obstacle imprévu surgit contre ce bonheur insolent. Jean de Bavière, élu de Liège et frère de Guillaume TV, oublieux des services que Jean sans Peur lui avait jadis rendus en écrasant les Liégeois révoltés dans les plaines d'Othée (2), revendiqua soudain la tutelle de sa nièce et la régence de ses pays. Sigismond, que le mariage de Jacqueline avec Jean de Brabant menace d'un nouvel et plus flagrant empiétement sur les droits de l'Empire, agit de concert avec lui. Il prie le concile de Constance et le pape Martin V de s'opposer à une union contre laquelle il fait valoir la proche parenté des futurs conjoints (3). Mais les émissaires de Jean sans Peur et du duc de Brabant l'ont devancé. Circonvenu par eux, le pape a accordé la dispense, et la bulle de révocation que lui arrache le roi des Romains arrive trop tard dans les Pays-Bas. Martin V la fait suivre d'ailleurs d'une lettre close permettant à Jean de garder sa femme (4). Le mariage fut conclu précipitamment à la Haye le 10 mars 14 18. Sigismond n'en avait point encore connaissance, lorsque, dix-huit jours après, il en interdisait la célébration et octroyait solennellement en fief à Jean de Bavière les comtés de Hainaut, de Hollande et de Zélande (5). En outre, il lui fit épouser, au printemps de l'année suivante, la veuve
(1) L'année 1417 marque, en effet, l'apogée de la puissance de Jean sans Peur dans le royaume. Du Fresne de Beaucourt, op. cit., t. I, p. 26.
(2) Voy. plus loin, chapitre III.
(3) Altmann, op. cit., n» 2589.
(4) Dynter, loc. cit., p. 36o et suiv,
(5) Altmann, op. cit., n» 3o75-3o77.
2l8 JEAN SANS PEUR ET PHILIPPE LE BON
du duc Antoine, Elisabeth de Gœrlitz, l'opposant ainsi doublement à la maison de Bourgogne, Désormais la lutte devient aiguë, et le conflit qui éclate entre Jean de Brabant, soutenu par Jean sans Peur, et Jean de Bavière, aidé par Sigismond, rappelle singulièrement celui qui, au Xlll" siècle, sous les noms de Gui de Dampierre et de Jean d'Avesnes, mit aux prises l'Allemagne et la France dans les Pays-Bas.
Mais cette opposition politique se doubla aussitôt de la rivalité des factions qui, depuis un demi-siècle, se combattaient en Hollande. Les Hoeks se prononcèrent pour Jacqueline et son mari, tandis que les Kabiljauws embrassaient le parti de Jean de 3avière (i). Ces derniers n'eussent pas manqué sans doute de pe poser en alliés du roi des Romains et de prendre vis-à-vis de leurs adversaires l'attitude des Leliaerts de Flandre à la un du XIII* siècle, s'ils avaient pu attendre de Sigismond des secours effectifs. Mais le voyant dépourvu de puissance militaire, ils se détournèrent de lui. Les intérêts de l'Empire n'entrèrent pour rien dans leur conduite. Les dispositions des Hennuyers se manifestèrent plus clairement encore que celles des Hollandais. Leurs Etats affirmèrent que le roi des Romains n'avait aucun droit sur le comté, « combien que scitués soit en l'Empire (2) ». Ainsi la cause impériale n'avait servi qu'à fournir un prétexte à Jean de Bavière pour envahir l'héritage de sa nièce, et l'on ne pouvait douter qu'elle ne lui fût, au fond, fort indifférente. Après un échec du Brabançon contre Dordreclit, Philippe de Bourgogne, à qui Jean sans Peur alors retenu en France avait laissé le soin de ses affaires dans les Pays- Bas, offrit sa médiation aux belligérants. Le 13 février 14 19, Jacqueline et son mari abandonnèrent en fief à Jean de Bavière une partie de la Hollande et lui laissèrent prendre le titre de Riiwaert. Ces arrangements, conclus sans l'intervention de l'empereur, tournaient à l'avantage évident de la branche aînée de la maison de Bourgogne, qui, devenue l'arbitre des deux partis, établissait à la fois son ascendant sur l'un et sur
(1) Pour tout ceci : Blok. 0/7, cit., t. II, p. 1 15 et suiv.
(2) Gachard, Analectes historiques. Ballet, de la Comm. Roy. d'Hist., 3* série, t. VII[i865J,p. 19.