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ACQUISITION DU BRABANT

déjà avaient facilité l'unification des Pays-Bas, cette fois encore lui vinrent en aide : Saint-Pol mourait le 4 août 1430 sans laisser de descendants. Les ennemis de Philippe ne manquèrent pas d'attribuer au poison une mort si avantageuse.

Le duc, en effet, sans se préoccuper des nouvelles protestations de Sigismond (i), réclama tout de suite devant les États du pays la succession de son parent. La duchesse Marguerite de Bavière, sœur du duc Antoine, fit de son côté valoir ses droits. Sa cause d'ailleurs était perdue d'avance. Entourés de la Flandre, de la Hollande et du Hainaut, tous au pouvoir de Philippe, les Etats ne pouvaient songer à s'isoler au milieu des Pays-Bas et à se confier aux mains d'une femme, et, qui plus est, d'une descendante de cette maison de Bavière dont le sort de Jacqueline venait de ruiner les dernières espérances. A l'unanimité ils se prononcèrent pour Philippe (2) qui, dès le 5 octobre, faisait sa joyeuse entrée à Louvain, et ajoutait à la série déjà si longue de ses titres, ceux de duc de Lotharingie, de Brabant et de Limbourg et de marquis du Saint-Empire.

Si l'on songe qu'il avait acheté le Namurois en 1421, qu'il était tout puissant dans l'évèché d'Utrecht, qu'il soutenait en Gueldre le duc Arnold d'Egmond contre son compétiteur Adolphe de Juliers, vainement investi de ce territoire par le roi des Romains, qu'il disposait à son gré des évêchés de Cambrai et de Tournai, et menaçait ouvertement le Luxembourg; si l'on considère que, sûr du consentement de ses nouveaux sujets dans les régions qu'il venait de s'annexer, il n'avait à craindre aucun rival, et qu'enfin, échappant tout à la fois à la suzeraineté du roi de France, contre lequel il soutenait une guerre victorieuse, et à celle du roi des Romains, qui, en revendiquant pour l'Empire, le Brabant, le Hainaut, la Hollande, la Zélande et la Frise, l'obligeait à y prendre les allures d'un prince indépendant, on comprendra sans peine de quel ascendant jouit dès lors ce fondateur d'un État nouveau créé en moins de quinze ans et qui renfermait les plus grandes villes et lq|f plus riches territoires de l'Occident.

(i) Gachard, loc.cit.,p, 148, 14g.

(2] Dynter, loc. cit., p. 5o2.

Mais cette étonnante puissance, avec les nouveaux devoirs qu'elle lui imposait et les nouveaux projets qu'elle l'autorisait à combiner, allait l'entraîner désormais dans une politique très différente de celle qu'il avait suivie jusqu'alors. L'alliance anglaise, dans laquelle il avait invariablement persisté, lui devenait maintenant inutile et même nuisible. Il ne l'avait considérée que comme un moyen d'occuper la France pendant qu'il s'assurait les Pays-Bas. Son œuvre achevée et définitivement consolidée, il n'avait plus aucune raison de continuer une guerre qui lui imposait de lourdes dépenses (i) et ne pouvait plus tourner qu'à l'avantage de l'Angleterre. Il avait suffisamment vengé son père ; il se rappelait maintenant qu'il descendait de la maison de Valois, et que son cousin de France était le légitime héritier de la couronne. D'ailleurs, ses pays de Flandre, de Brabant et de Hollande commençaient à souffrir cruellement de la concurrence de la draperie anglaise. Ils réclamaient contre elle des mesures protectionnistes, et il avait fallu prohiber en 1428 et en 1434 l'entrée des draps et des fils d'Angleterre dans les Etats bourguignons. Ces mesures n'avaient pas peu contribué à refroidir les rapports entre Philippe et ses alliés. La mort de la femme de Bedfort en 1432 leur portait un coup non moins sensible, et substituait à la cordialité qui avait régné jusqu'alors entre le duc et son beau- frère, une défiance de plus en plus accentuée.

L'attitude de l'empereur Sigismond provoqua enfin une rupture devenue inévitable. Poussé à bout par les progrès constants de l'influence bourguignonne qui, débordant des Pays-Bas, commençait à se répandre en Allemagne, et qui, au concile de Bâle, soutenait ouvertement la cause du pape, il se décida, au mois de juin 1434, à conclure avec le roi de France une alliance contre Philippe (2). Dans le courant de l'hiver, il envoyait à ce dernier une déclaration de guerre et le mettait au

f 1) Du Fresne de Beaucourt, op. cit., t. II, p. 437.

(2) Deutsche Reichstaf^sakten, t. XI, p. 404 (Gotha, 1898). Cf. Loher, Kaiser Sigmund und Her^og Philipp von Burgund. Historisches Jahrbuch der Hist. Klasse der Bayr. Akad. der Wissenschaften, 1866, p. 302 et suiv. Leroux, op. cit., p. 187 et S)Uiv. Du Fresne de Beaucourt, op. cit., t. II, p. 480 et suiv.

t'HILIPPE LE BON ET l'EMPEREUR SIGISMOND 229

ban de l'Empire. Philippe ne s'effraya pas de ces menaces. Il connaissait d'expérience personnelle la faiblesse de l'empereur : il savait qu'il n'obtiendrait pas le concours des princes allemands pour une guerre offensive. La Hanse, il est vrai, se déclarait prête à équiper une flotte, mais elle ne visait que les villes de Hollande, dont la navigation grandissante commençait à gêner son commerce dans la mer du Nord et dans la Baltique. Dépourvue de troupes de débarquement, elle pourrait tout au plus ouvrir une ère de pirateries dont son trafic ne souffrirait pas moins que celui de l'ennemi. D'ailleurs, les prétentions impériales, aussi énergiquement repoussées par les Etats de Brabant, de Hainaut et de Hollande que par le duc lui-même, assuraient à celui-ci, en cas de besoin, le concours financier et militaire de tous ses pays. Il craignait si peu Sigismond qu'au lieu de négocier avec lui il le brava ouvertement et que, d'accusé, il se fit accusateur. Le 14 juillet 1434, il adressait aux princes et aux villes de l'Empire ainsi qu'aux rois de Danemark et de Pologne, un manifeste insolent (i).

Après y avoir établi son bon droit, après y avoir audacieusement affirmé qu'il n'avait jamais refusé l'hommage pour ses seigneuries d'Empire, il flétrissait en termes violents la conduite d'un suzerain qui osait s'allier au meurtrier du père d'un de ses vassaux et qui s'était laissé acheter, disait-il, par l'or du « dauphin ». Il terminait par la menace à peine déguisée d'interrompre en cas de guerre les relations commerciales entre l'Allemagne et ses États. L'attitude prise par Philippe était singulièrement habile. Elle mettait à la fois de son côté les princes, auxquels il se présentait comme le champion de l'autonomie territoriale menacée par l'empereur en sa personne, et les villes, qui ne pouvaient se passer du trafic avec les ports des Pays-Bas. Aussi atteignit-elle complètement son but. De toute part les réponses affluèrent garantissant au duc la neutralité de l'Empire.

(i) Deutsche Reichstagsakten, loc. cit., p. 422. Dynter, loc. cit., p. SoS-Siy. — Quelques mois plus tard, Philippe accentue encore son attitude vis-à-vis de Sigismond par la conduite qu'il adopte à l'égard de René d'Anjou. Voy. Lecoy de La Marche, Le roi René, t. I, p. 109 et suiv. (Paris, 1875).

Néanmoins, l'alliance de Sigismond avec Charles VII ne laissait pas de mettre Philippe dans une situation fort embarrassante. Depuis ses récents agrandissements sur la rive droite de l'Escaut, il possédait dans l'Empire la meilleure part de ses domaines, et il lui était indispensable d'assurer définitivement sa situation de ce côté. Il ne voulait pas se laisser taxer plus longtemps d'usurpateur et de rebelle. Il avait hâte d'obtenir le titre qui donnerait la consécration légale à la place qu'il occupait maintenant en Europe, et il ne pouvait recevoir ce titre que de l'empereur. Mais comment espérer l'obtenir tant que l'empereur se sentirait soutenu contre lui par la France? C'est donc vers la France qu'il fallait se tourner tout d'abord ; c'est une réconciliation avec elle qui consacrerait pour toujours l'annexion de la Lotharingie à la maison de Bourgogne. Sans doute, cette réconciliation ne manquerait pas de soulever l'indignation de l'Angleterre. Mais l'intérêt bien entendu l'imposait trop manifestement pour que Philippe put hésiter plus longtemps à la conclure. L'augmentation de sa puissance et l'orientation de sa politique vers l'Allemagne, lui commandaient désormais l'abandon d'une alliance contractée à une époque où il ne possédait encore, dans les Pays-Bas, que la Flandre et l'Artois.

C'est au commencement de l'année 1435 que s'ouvrirent les conférences entre les ambassadeurs bourguignons et ceux de Charles VII (i). Le but poursuivi dépassait de beaucoup les limites d'un arrangement particulier. On chercha tout d'abord à amener la conclusion d'une paix définitive s'étendant à la fois à la France et à l'Angleterre, à la Bourgogne et à l'Empire. Le pape et les pères du concile s'employèrent activement à faire aboutir des négociations dont le succès eût permis à l'Europe d'unir ses forces contre le péril turc. Mais ni Sigismond, ni les Anglais ne voulurent déposer les armes. Philippe, relevé par le pape du serment qu'il avait jadis prêté à Henri V, se décida à traiter seul. Quatre jours après le départ des députés anglais du congrès d'Arras, le 10 septembre

(1) Sur les négociations qui aboutirent à la paix d'Arras, voy. le récit détaillé de Du Fresne de Beaucourt, op. cit., t, II, p. 5i5 et suiv.

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