LA PAIX D ARRAS 2 3 I
anniversaire du meurtre de Jean sans Peur, il déclara accepter la paix. « Dans les réunions qui suivirent^ on ne discuta que pour la fomie. Les articles proposés par le chancelier de Bourgogne furent adoptés sans aucun changement. Il semblait que le duc imposât sa loi et que les ambassadeurs de France n'eussent qu'à écrire sous sa dictée (i). »
Le traité définitif, signé le 21 septembre 1435, fut en effet pour Philippe une éclatante victoire (2). Le roi désavouait le meurtre de Jean sans Peur, promettait de punir les coupables qui lui seraient signalés par le duc, s'engageait à bâtir une chartreuse à Montereau et à faire élever une croix sur le pont, à l'endroit où le crime avait été commis. Il se dépouillait d'une foule de revenus en Bourgogne, cédait le comté de Boulogne, l'Artois et, avec faculté de rachat pour 400,000 écus d'or, toutes les seigneuries appartenant à la couronne sur les deux rives de la Somme. Il exemptait le duc de tout hommage, s'engageait à ne point requérir l'aide de ses sujets en cas de guerre, s'obligeait à le défendre contre l'Angleterre, renonçait à l'alliance contractée avec l'Empire, enfin, reproduisant contre lui-même la clause la plus humiliante des traités que Philippe le Bel avait jadis imposés aux comtes de Flandre, il voulait que ses propres vassaux prissent les armes contre lui sur l'ordre du duc, s'il n'observait pas ses engagements.
Cette consécration solennelle de la puissance bourguignonne, cette capitulation du roi devant un vassal dont il reconnaissait en fait la souveraineté, accueillie avec enthousiasme dans les Pays-Bas, souleva en revanche une exaspération violente en Angleterre. Le peuple de Londres massacra les marchands de Flandre, de Hainaut et de Picardie qui résidaient dans la cité (3). La cour ne daigna pas répondre à l'ambassade envoyée par Philippe pour lui notifier la paix. Henri VI, en vertu de son titre de roi de France, confisqua le comté de Flandre qu'il
(1) Du Fresne de Beaucourt, loc. cit., p. 545.
(2) On trouvera le meilleur texte de la paix d'Arras dans E. Cosneau, Les grands traités de la guerre de Cent Ans, p. 1 ig et suiv. (Paris, 1889).
(3) Monstrelet, op. cit., t. V, p. 192. —.D'après Ramsay, Lancastcr and York, t. I, p. 475 (Oxford, 1892) le duc de Glocester provoqua « an infortunate jingo movement » contre Philippe.
donna au duc de Glocester. Il écrivit aux Flamands et aux: Hollandais pour leur rappeler les liens d'amitié qui avaient existé jadis entre eux et ses ancêtres, et pour les exhorter à se joindre à lui (i). Ces démarches restèrent stériles. Le temps des Artevelde était passé sans retour. La perspective d'une guerre contre l'Angleterre, dont les progrès industriels devenaient plus inquiétants d'année en année, ne répugnait phis au sentiment populaire. Les trois villes de Flandre mirent avec empressement leurs milices à la disposition du duc, et, au mois de juin 1436, tandis que la flotte hollandaise tenait la mer, elles vinrent assiéger cette ville de Calais dont elles avaient jadis aidé Edouard III à s'emparer. Les Gantois placèrent leur camp à l'endroit même où s'était dressée un siècle auparavant, disaiton, la tente de Jacques VanArtevelde (2). Mais le siège traîna en longueur, l'enthousiasme des premiers jours ne tarda pas à s'évanouir. Après quelques escarmouches où ils eurent le dessous, les communiers crièrent à la trahison. Philippe dut jse résigner à leur laisser reprendre le chemin de la Flandre, où les gens de métier profitèrent des armes qu'on leur avait confiées pour tenter de reconquérir leurs anciennes franchises.
Pendant que Gand s'agitait et qu'une formidable insurrection, dans laquelle le duc faillit perdre la vie, éclatait à Bruges, Glocester ravageait les frontières de Flandre et d'Artois, et des croisières anglaises cinglaient dans la mer du Nord. Bientôt les villes maritimes de la Hollande, gravement atteintes par l'immobilisation de leurs vaisseaux, se montrèrent décidées, malgré les ordres du duc, à négocier avec Henri VI (3). Celui-ci d'ailleurs, le premier moment de dépit passé, n'avait aucun intérêt à demeurer irréconciliable. La guerre de France absorbait ses forces, il ne pouvait songer à un débarquement dans les Pays-Bas, et le commerce anglais souffrait tout autant que celui des sujets de Philippe de la continuation des hostilités.
(1) Rymer, Foedera, t. V, i" partie, p. 27. 3i, 34. — Il chercha même à susciter une reprise des hostilités entre Philippe et la malheureuse Jacqueline de Bavière. Scott et Gilliodts Van Severen, Documents pour servir à l'histoire des relations entre V Angleterre et la Flandre, p. 425.
{2) Monstrelet, op. cit., t. V, p. 245.
(3) P. A. Van Limburg-Brouwer, Boergoensche charters, p. 35 (La Haye, 186g).
GUERRE AVEC L' ANGLETERRE ET l'EMPIRE 233
D'un côté comme de l'autre on ne demandait qu'à s'entendre. Dès l'année 1438, la duchesse Isabelle, dont le père, Jean P% roi de Portugal, entretenait les relations les plus intimes avec la maison de Lancastre, se chargea des premières ouvertures (i). Philippe resta étranger en apparence aux pourparlers que dirigea cette habile négociatrice. Ils aboutirent au mois d'octobre 1439 à un traité d'entrecours, conclu pour trois ans (2). Ce fut le point de départ d'une série ininterrompue de renouvellements et de confirmations que devait couronner, à la fin du siècle, le célèbre interciirsus inagnus de 1496 (3). Sans réconciliation officielle, la paix entre l'Angleterre et la Bourgogne se trouva ainsi rétablie en fait sur le terrain économique, en attendant qu'une nouvelle et étroite alliance politique les réunît de nouveau l'une à l'autre sous le règne de Charles le Téméraire.
C'est au plus fort des hostilités de Philippe avec l'Angleterre et pendant la révolte de Bruges, que l'empereur se décida à agir. Il chargea de l'exécution de ses plans le landgrave Louis de Hesse (4). En qualité de descendant de l'ancienne maison ducale, ce prince revendiquait le Brabant (5), et Sigismond, qui continuait d'ignorer complètement les dispositions des habitants des Pays-Bas, crut que les États se prononceraient en sa faveur. Les Brabançons ne répondirent au manifeste qui leur fut envoyé qu'en se déclarant prêts à exposer corps et biens pour Philippe « leur vrai, légitime et naturel seigneur (6) ». L'entrée de Louis dans le Limbourg à la tête de 400 lances, au mois de septembre, provoqua une insurrec-, tion. Les paysans soulevés taillèrent en pièces sa petite armée et la refoulèrent en désordre dans Aix-la-Chapelle. Philippe
(i) Rymer, loc. cit., p. 56.
(2) Ibid., p. 65. — Sur les négociations, voy. Gilliodts Van Severen, Inventaire des archives de Bruges, t. V, p. 191 et suiv. et Scott et Gilliodts Van Severen, Documents pour servir à l'histoire des relations entre l'Angleterre et la Flandre, p. 440 et suiv.
(3) G. Schanz, Englische Handelspolitik gegen Ende des Mittelalters, t. I, p»^ et suiv. (Leipzig, 1880),
(4) Altmann, op. cit., n» 1 1914.
(5) Sur la nature de ses prétentions, voy. E. de Borchgrave. Histoire des rapport de droit public entre les provinces belges et l'Empire d'Allemagne, p. 64 (Bruxelles, 1869).
(6) Dynter, loc. cit., p. 522.
n'eut pas à prendre les armes. Le landgrave abandonna ses projets-, les sentant irréalisables, et la mort de Sigismond, arrivée le 9 décembre de la même année 1437, rendit définitive l'accession du Brabant à la maison de Bourgogne.
La disparition de cet adversaire acharné lui facilita du même coup l'acquisition du Luxembourg qu'elle convoitait depuis le commencement du siècle. En 1435, après la paix d'Arras, Philippe avait acheté à Elisabeth de Gœrlitz, non seulement toutes ses prétentions à la succession de son premier mari Antoine de Brabant, mais encore ses droits sur le Luxembourg, le comté de Chiny et l'avouerie d'Alsace (i). Le successeur de Sigismond, Albert d'Autriche, chercha vainement à lui barrer la route. Si les négociations qu'il entama avec Elisabeth, eurent pour résultat de détacher momentanément celle-ci de Philippe et de l'amener à promettre le duché à Guillaume de Saxe (2), l'or bourguignon provoqua bientôt chez elle un revirement décisif. Le 4 octobre 1441 elle vendait de nouveau ses droits à Philippe, et le reconnaissait, l'année suivante, comme mambourg de ses pays (3). L'avènement de Frédéric d-" Autriche À l'Empire venait à cette époque d'inaugurer une phase nouvelle dans les rapports de l'Allemagne avec les Pays-Bas. Frédéric ne soutint pas les compétiteurs du duc. Guillaume de Saxe découragé finit, lui aussi, par se laisser acheter, lorsque Philippe, après une courte campagne, se fut emparé par surprise de la ville de Luxembourg et y eut laissé son bâtard, Comeil, pour gouverneur (4). Les mécontents ne tardèrent pas à se réconcilier avec un régime qui leur apportait l'ordre et la paix. La révolte de Thionville, pendant la grande rébellion des Gantois en 1453 (5), fut la dernière manifestation d'une résistance
(1) N. Van Werveke, Choix de documents luxembourgeois inédits tirés des A rchives de Bruxelles. Publications de la Section historique de V Institut de Luxembourg, t. XL, p. 184.
(2) Richter, op. cit., p. 20.
(3) Ibid., p. 28 et suiv.
(4) Ibid., p. 66. — La ville fut prise dans la nuit du 21 au 22 novembre 1443. — Sur les négociations de Philippe avec le duc de Saxe ajoutez aux travaux cités p. 2i3 n., des textes publiés dans le Bulletin de la Commission royale d'Histoire, 2" série, t. XI [iSSB], p. 167-216.
(5) Olivier de La Marche, Mémoires, éd. Beaune et d'Arbaumont, t. Il, p. 3oi (Paris, 1884).
l'empereur FRÉDÉRIC III ET LA BOURGOGNE 235
qui avait été assez énergique au début. On ne voit pas que les nombreuses tentatives du roi de France pour arracher sa conquête à Philippe, en soutenant les prétentions de Ladislas de Hongrie et du duc Guillaume de Saxe, aient rencontré quelque appui auprès des habitants (i). En 145 i d'ailleurs, les Etats prêtèrent serment à leur nouveau seigneur et depuis lors lui restèrent fidèles.
Frédéric III, dont le long règne (1440-1493) devait voir l'apogée et la décadence de la puissance bourguignonne, agit tout autrement à son égard que ne l'avait fait Sigismond. Beaucoup plus préoccupé de ses intérêts dynastiques que des intérêts de l'Empire, il eut soin d'éviter le plus longtemps possible un conflit avec l'État nouveau qui venait de se constituer sur la frontière franco-allemande. Il admit aux fêtes de son couronnement des ambassadeurs de Philippe et, en 1442, il lui rendit à Besançon une visite pendant laquelle tout le faste de la cour bourguignonne fut déployé en son honneur et éblouit son entourage. D'esprit plus pratique que son prédécesseur, il ne se laissa pas entraîner comme lui par des rêves irréalisables. Réglant sa politique d'après ses forces, il ne prétendit point faire rentrer malgré elles dans l'Empire, des contrées qui depuis si longtemps lui étaient devenues étrangères, et qui se trouvaient réunies maintenant sous le sceptre d'un prince que ni la France ni l'Angleterre n'avaient pu abattre. Sigismond s'était en somme inspiré du passé. Sa conduite à l'égard des Pays-Bas présente, si l'on peut ainsi dire, un caractère archaïque ; ses prétentions, fondées sur des droits tombés en désuétude et ne tenant aucun compte des
(i) Ladislas tenait ses prétentions de sa mère Elisabeth, femme du roi des Romains Albert IL Quant à Guillaume de Saxe, il vendit ses droits en 1469 au roi de France Charles VIL Wûrth- Paquet, Table chronologique des chartes et diplômes relatifs à l'histoire de l'ancien duché de Luxembourg. Publications de l Institut de Luxembourg, t. XXXI [i876J,p. 40. En 1462, Louis XI céda les droits acquis par son père à Philippe le Bon. Sur la conduite de Charles VII dans cette affaire voy. Leroux, op. cit., p. 296 et Du Fresne de Beaucourt, op. cit., t. VI, 172, 278. Georges Podiebrad et Casimir de Pologne firent aussi quelques tentatives infructueuses pour acquérir le Luxembourg. N. Van Werveke, Définitive Erwerbung der Luxemburger Landes durch Philipp Her^^og von Burgund Luxembourg, 1886).
intérêts et des sentiments des gens auxquels elles s'adressaient, avaient lamentablen^t échoué. Frédéric le comprit. Il renonça prudemment à invoquer contre Philippe la majesté de l'Empire, oublia les sentences solennelles dont il avait été frappé, ferma les yeux sur les empiétements qu'il continuait à se permettre et sur l'extension croissante de sa puissance Tl le laissa sans protestation annexer le pays d'Utrecht, imposer son protectorat à la Gueldre, substituer dans l'évèché de Liège son neveu Louis de Bourbon à Philippe de Heinsberg. Débordant des Pays-Bas et préludant à la politique de conquête de Charles le Téméraire, la maison de Bourgogne dessine maintenant un mouvement en avant vers le Rhin. Le duc de Clèves devient un de ses clients ; elle s'immisce dans les affaires de l'archevêché de Cologne (i), elle est en rapport constante avec les princes d'Empire. En 1454, Philippe ne craint pas d'envoyer son maréchal punir l'évêque de Strasbourg qui a porté secours à l'archevêque de Cologne contre le duc de Clèves (2).
Cette année 1454 peut être considérée d'ailleurs comme le point culminant de la carrière du « grand duc d'Occident ». Au milieu du faste inouï des fêtes du vœu du faisan (3), il vient de prendre la croix et se déclare prêt, comme un nouveau Godefroid de Bouillon, à conduire la chrétienté à la guerre contre les infidèles. Fascinée par la rapidité prodigieuse de ses succès, par le luxe invraisemblable dont il s'entoure, l'Europe s'illusionne sur ses forces réelles. Le pape s'empresse en tout de lui complaire, les chrétiens d'Orient recherchent son protectorat, et quand, au mois de mars 1454, il se dirige vers Ratisbonne sous prétexte de conférer avec l'empereur sur
(1) J. Hansen, Westphalen und Rheinland im XV Jahrhundert, t. I, p. 53, 94, 121 et suiv. (Leipzig, 1888).
(2) Mathieu d'Escouchy, Chronique, éd. Du Fresne de Beaucourt, t. II, p. 269 (Paris, i863).
(3) Sur ces fêtes, données à Liile le 17 février, voy. les descriptions détaillées d'Olivier de La Marche, t. Il, p. 841 et suiv. et de Mathieu de d'Escouchy, t. II, p. 1 16 et suiv. — Leur nom vient de ce que le duc et les principaux seigneurs de la cour jurèrent, devant un faisan apporté solennellement devant eux, d'aller combattre les Turcs. Voy. G. Doutrepont, A la cour de Philippe le Bon. Le banquet du faisan et la littérature de Bourgogne. Revue générale de Belgique, 1899, t. II, 786 et suiv.