LES PROJETS DE CROISADE DE PHILIPPE
l'organisation de la croisade, son voyage, suite continuelle d'entrées triomphales dans les villes et de réceptions splendides, soulève de telles ovations et le pare d'un tel éclat que Frédéric esquive prudemment l'entrevue projetée et manque au rendez-vous ( i ) .
Cette attitude qui eût indigné Sigismond, ne laissait pas 4'être habile. Frédéric savait fort bien que ce n'était pas le seul enthousiasme pour la croisade qui amenait Philippe en Allemagne. S'il serait injuste d'accuser le duc de n'avoir jamais songé sérieusement à ce grand dessein, si sa conduite prouve au contraire qu'il s'y prépara de bonne foi et ne fut retenu de partir que par la crainte d'entreprises françaises sur ses États pendant son absence (2), il reste vrai qu'il ne manqua
(1) La Marche, t. II, p. SgS et suiv. D'Escouchy, t. II, p. 246 et suiv. et t. III, p. 444.
(2) La conduite de Philippe le Bon à cet égard, mériterait un travail spécial dont beaucoup d'éléments font encore défaut. On trouvera d'intéressants détails sur les négociations entreprises par lui en vue de la croisade et sur les bâtiments de guerre qu'il envoya dans la Méditerranée, dans N. Jorga, Notes et extraits pour servira l'histoire des croisades au XVe siècle. Revue de l'Orient latin, t. IV, V, VI, VII, VIII. Il est absolument sûr que le duc fut constamment hanté de l'idée de combattre les Turcs. Outre que sa piété était très sincère, il espérait sans doute aussi venger sur les infidèles Téchec retentissant subi en iSgb, à Nicopoli, par la croisade de Hongrie qu'avait commandée Jean Sans Peur, alors comte de Nevers, et se placer, comme chef des croisés, à la tête des princes chrétiens. Aeneas Sylvius et Nicolas V voyaient en lui le champion de la foi, M. du Fresne
de Beaucourt, malgré sa prévention contre Philippe, croit à sa sincérité, op. cit. t. V, p. 394 et suiv. Pour le flatter, on représentait devant lui sur le théâtre, quand il entrait dans une ville, des « satrapes » turcs enchaînés. Voy. E. Poullet, Sire Louis Pynnock, p. Sg (Louvain, 1864) et L. Devillers, Les séjours des ducs de Bourgogne en Hainaut. Bulletin de la Commission royale d'Histoire, 4" série, t. VI [1879], P- ^^'^ ^-^^ premiers projets de croisade du duc remontent à l'année 1436 (Perret, Histoire des relations de la France avec Venise, t. I, p. 324 [Paris, 1896]). Sur la croisade projetée en 1453, voy. Le Glay, Bidlet. de la Comm. Roy. d'Hist., 3" série, t. II [1861], p. 2i3. le 26 mai 1453, Charles VII permet au duc de lever des troupes et des impôts dans les seigneuries qu'il tient de la couronne, en vue de la croisade (Arch. du Royaume, Procès-verbaux de Vienne, Inventaire, t. I, fol. 274 r»). En 1457, on fit l'inventaire des navires se trouvant à l'Écluse pour les équiper contre les infidèles. (Finot, Etude historique sur les relations commerciales entre la Flandre et l'Espagne, p. 2o3 [Paris. 1899], et le même : Projets d'expédition contre les Turcs préparé par les conseillers du duc Philippe le Bon [Lille, 1890]). Des subsides furent levés à différentes reprises dans le même but, sur les biens du clergé, avec l'autorisation du pape. Philippe avait compté un moment sur la coopération de Louis XL Mais le 23 février 1463, le roi lui écrivit qu'il ne pouvait partir sans avoir une bonne trêve avec l'Angleterre {Arch. du Royaume, loc. cit., fol. 275 v*).
pas d'en tirer parti pour avancer ses affaires. L'empereur avait en somme de très bonnes raisons pour éviter un entretien avec le fastueux croisé qui marchait vers Ratisbonne au milieu des acclamations. Depuis plusieurs années, en effet, Philippe cherchait à obtenir l'érection en royaume de ses fiefs d'Empire. Aussi puissant qu'un roi par la grandeur et la richesse de ses territoires, par l'indépendance dont il jouissait à l'égard de ses deux suzerains, l'obtention d'une couronne eût définitivement assuré ses conquêtes et sa situation en Europe. Ses domaines ne couvraient-ils pas d'ailleurs la plus grande partie du royaume de Lotharingie, et, à cinq cents ans d'intervalle, n'apparaissait-il pas comme le successeur de Lothaire II et de Zwentibold? Ses prétentions au concile de Bâle, où il revendiquait pour ses représentants le pas sur ceux des électeurs, ce titre de « duc par la grâce de Dieu » qu'il prenait à la grande indignation du roi de France (i), avaient déjà depuis longtemps indiqué ses visées. L'hostilité constante de Sigismond ne lui avait pas permis encore de les manifester ouvertement. Mais il comptait sur la faiblesse de Frédéric pour arriver à ses fins.
Il se trompait toutefois. Si le nouvel empereur évitait tout motif de querelle et toute occasion de rupture avec Philippe, il n'entendait pas retrancher définitivement de l'Empire les territoires lotharingiens et les lui abandonner. Depuis le commencement de son règne, il avait adopté à l'égard de ce puissant voisin une politique en quelque sorte négative. Tout en entretenant des rapports amicaux avec lui, il s'était bien gardé de lui donner l'investiture de ses fiefs. Il lui en aban-
Dès lors le duc ne pouvait plus lui même songer au départ, car le roi eût profité de son absence pour attaquer ses États. Ses projets aboutirent finalement à l'expédition d'Antoine, bâtard de Bourgogne, contre Ceuta, en 1464 (La Manhe, op. cit., t. III, p. 37 et suiv, ; Du Clercq, Mémoires, éd. de Reiffenberg, t. IV, p. 5i; Chastellain, op. cit., t. V, p. Sg). Lç duc y avait été poussé énergiquement par les Vénitiens (Perret, op. cit., t. I. p. 3j2, 42 1). Philippe le Bon entretenait depuis longtemps des relations directes avec l'Orient. Il avait fait construire une église à Jérusalem, une tour dite « tour de Bourgogne » à Rhodes, et donnait un subside au roi d'Albanie (La Marche, op. cit ,t. III, p. 56). D'après des documents inédits dont je dois la connaissance à M. A. Gauchie professeur à l'Université de Louvain et à M. l'abbé Maere, le pape, en 1476, aurait encore exhorté Charles le Téméraire à la croisade.
(1) Du Fresne de Beaucourt, op. cit., t. IV, p. i38.