LA BROUILLE AVEC LOUIS XI
dans ses États pouvait lui fournir, en cas de guerre, une arme terrible.
. Car, brouillé avec son père, le futur Louis XI a cherché asile chez ses cousins de Bourgogne. Il vit à leurs frais en Brabant, au château de Genappe, et leur témoigne l'affection et la reconnaissance d'un parent et d'un hôte. L'amitié la plus cordiale en apparence le lie à Charles le Téméraire; il jouit de la confiance entière de Philippe. Son aménité, sa rondeur, lui gagnent les sympathies des plus intimes confidents du duc. A n'en pas douter son règne doit sceller la réconciliation des deux branches de la maison de France, et la dynastie bourguignonne attend avec impatience que la mort de Charles VII fasse monter son protégé sur le trône (i).
Cette mort si désirée (22 juillet 146 1) ne lui apporta qu'une cruelle désillusion. Le départ précipité de Louis qui, à la nouvelle de l'événement, courait se mettre en possession du royaume sans prendre congé de la cour, mais non sans réquisitionner pour son voyage les haquenées de la comtesse de Charolais (2), était déjà significatif. Cette première impression défavorable s'effaça pourtant pendant les fêtes du couronnement. Philippe, à Reims tout d'abord, puis ensuite à Paris, se plut à déployer une splendeur qui contrastait avec la simplicité de mœurs qu'affectait le nouveau roi. Il rouvrit cet hôtel d'Artois où il n'avait plus pénétré depuis si longtemps, il recueillit avec joie dans la grande ville, où le nom de ses ancêtres était resté populaire, les marques de sympathie et d'admiration de la foule. Mais, après les premiers jours d'enivrement et de triomphe, il ouvrit les yeux. Il s'aperçut que le roi l'évitait, qu'il n'avait donné le titre de conseiller à aucun seigneur bourguignon, et que la seule récompense qu'il en eût obtenue pour ses bons offices était la renonciation aux droits illusoires sur le Luxembourg, achetés jadis par Charles VII à Guillaume de Saxe. A ces premiers motifs de mécontentement s'en ajoutèrent bientôt de plus sérieux. Philippe apprenait que
(1) Sur le séjour du dauphin à la cour de Bourgogne, voy. Du Fresne de Beaucourt, op. cit., t. VI, p. 91 et suiv.
(2) Chastellain, t. IV, p. 3o, 43.
HIST. DE BELG. ' l6
les Liégeois, ses ennemis, venaient d'envoyer à Paris une ambassade qui avait été bien reçue, et, quelques jours plus tard, pendant une entrevue orageuse, Louis XI prétendait l'obliger à déclarer la guerre à l'Angleterre (i). Il comprit alors qu'il était joué. Il quitta la cour plein de mauvais vouloir, et rentra dans ses États pour recevoir à Valenciennes des ambassadeurs anglais, qu'il affecta de traiter avec la plus grande bienveillance.
Cependant le comte de Charolais était resté à Paris. Le roi lui montrait autant d'amitié que jadis. Il voyageait et faisait des pèlerinages en sa compagnie, et lui donnait le titre de gouverneur de Normandie. Ces avances aigrirent le duc d'autant plus que, depuis quelque temps déjà, ses rapports avec son fils se trouvaient singulièrement tendus. Depuis la mort du chancelier Rolin, le plus fidèle de ses serviteurs, depuis la substitution de Guillaume Fillastre à Jean Chevrot comme chef de son conseil, il se trouvait livré à l'influence d'une faction intrigante et ambitieuse dirigée par les seigneurs de Croy. Descendants de petits nobles de Picardie, ces Croy avaient fait une éclatante fortune grâce à la faveur du duc (2). Chevalier de la Toison d'Or, l'aîné, Antoine, qui avait servi de parrain à Charles le Téméraire, était conseiller et premier chambellan, gouverneur du Namurois, lieutenant-gouverneur et capitaine-général de Luxembourg, châtelain, drossart et lieutenant des fiefs des pays de Dalhem et du duché de Limbourg, capitaine et châtelain d'Ath et prévôt et capitaine de Maubeuge. L'autre, Jean, également chevalier de la Toison d'Or, exerçait les fonctions de grand bailli de Hainaut. Une grave maladie, qui vers cette époque altéra les facultés intellectuelles de Philippe (3), le fit tomber de plus en plus sous leur ascendant. Ils ne manquèrent pas de le pousser à une brouille complète avec son fils, seul capable de s'opposer à leurs desseins. Entouré d'intrigues ténébreuses, victime d'une
(i) Chastellain, loc. cit., p. i23.
(2) Gachard, Recherches historiques sur les princes de Chimay [Etudes et Notices, t. m [Bruxelles, 1890J).
(3) Chastellain, loc. cit., p. 200.