LES CROY
tentative d'empoisonnement (i), Charles, revenu de France désabusé lui aussi sur le compte du roi, se vit obligé de quitter la cour, de changer sa signature (2) et de se réfugier en Hollande.
Son départ laissait le champ libre aux Croy. Déjà, pendant le séjour de Louis XI dans les Pays-Bas, ils avaient, de commun accord avec lui, travaillé à aggraver les différends qui s'étaient élevés entre le duc et son fils. Passé maître dans l'art d'acheter les consciences, le roi ne devait pas éprouver de grandes difficultés à se rallier des seigneurs ambitieux qui, devenus trop puissants, n'avaient plus en vue que leur intérêt particulier. Il se les gagna secrètement (3) et négocia avec Philippe, par leur intermédiaire, le rachat des villes de la Somme, engagées à la Bourgogne depuis le traité d'Arras. Le consentement du duc stupéfia tous les bons Bourguignons. On ne pouvait comprendre qu'il abandonnât une admirable frontière militaire, un pays riche et dans lequel se recrutait la meilleure partie de ses troupes. « Le roi, dit Chastellain, s'en réputa en toutes manières plus fort que devant. . . car c'estoit le droit garant des pays du duc et ce qui plus pouvoit nuire et porter grief au royaume jusques aux portes de Paris, si guerre fust mue (4). »
Les intrigues des Croy, les « feintes paroles » de Louis XI, l'affaiblissement cérébral de Philippe n'expliquent pas seuls cette détermination. Au moment où le duc la prit, il était tout entier à ses projets de croisade. « Il avoit tousjours en l'œil le voyage de Turquie, pour ce que le pape le pressoit de si près, ne oncques, pour affaire qui lui survinst, ne le voulut mettre arrière (5). » Il espérait que la restitution des villes de la Somme le garantirait pendant son absence contre toute attaque du roi, et ce sacrifice est la meilleure preuve de la sin-
(1) Chastellain, loc. cit., p. 238.
(2) Mémoires de Philippe de Commines, éd. Godefroy et Lenglet du Fresnoy, Preuves, t. III, p. 20 (Paris, 1747).
(3) Voy. dans Chastellain, t. IV, p. 35o, les revenus et les honneurs qu'il leur conféra.
(4) Chastellain, loc. cit, p. 401, 402.
(5) Chastellain, t. V, p. 43.
cérité de ses projets. Inaccessible aux objections de ses vieux conseillers, à l'impopularité que soulevait dans ses États l'expédition projetée, à l'indifférence manifeste de l'Europe, il ne songeait plus qu'à « la famé et perpétuel mérite » dont il allait faire resplendir la maison de Bourgogne. Il chargeait son trésorier Bladelin de réunir les sommes nécessaires, concentrait au port de l'Écluse des hommes et des vaisseaux, et envoyait dans la Méditerranée une flotte commandée par son bâtard Antoine (1464). La mort de Pie II (14 août 1464) rompit heureusement des projets qui attestent ouvertement combien s'était désormais oblitéré chez Philippe le sens politique si délié qui l'avait distingué jusqu'alors. Il lui en restait assez, toutefois, pour comprendre qu'il n'était que temps de songer à ses propres affaires et de laisser les Turcs. Louis XI, en effet, comptant trop sur la sécurité trompeuse où les Croy cherchaient à retenir le duc, démasquait ses batteries. Il intriguait dans le Pays de Liège, poussait le comte de Nevers, ancien protégé et parent de la maison de Bourgogne, à rompre avec elle, laissait enfin le bâtard de Rubempré, neveu des Croy, tenter de s'emparer traîtreusement du comte de Charolais, toujours relégué en Hollande.
Charles profita de cet attentat pour faire appel à l'opinion publique. Comme son père venait de convoquer les députés de toutes les provinces à une assemblée plénière, il les pria de se rendre auprès de lui tout d'abord, exposa devant eux ses griefs, et prononça contre les Croy un violent réquisitoire. Si Philippe résista aux instances des députés qui le supplièrent à genoux de consentir à une réconciliation avec son fils, les écailles commencèrent pourtant, depuis lors, à lui tomber des yeux. Quelques semaines plus tard, il refusait hautainement de rendre Rubempré à Louis XI, qui eut l'audace de le réclamer, quittait brusquement Hesdin sans attendre le roi qui l'y avait convoqué à une entrevue (8 octobre 1464), et enfin, au commencement de 1465, chassait les Croy de la cour et y rappelait Charles. « Fort caducque et envieilly de sa personne (i) », il se décida même à lui abandonner le gouverne-
(ij La Marche, t. III, p. 6.