PORTRAIT DE PHILIPPE LE BON
ment. Après l'avoir fait reconnaître par les États généraux comme son successeur, il lui fît prendre le titre de « lieutenant général de notre seigneur et père » et se retira de la vie active. Il végéta encore deux ans, tourmenté par des congestions et des attaques d'apoplexie. Il mourut presque subitement à l'âge de 71 ans dans son hôtel de Bruges, le 15 juin 1467.
Avec lui disparaissait une des plus grandes figures et, à tout prendre, une des figures les plus sympathiques de ce xv^ siècle Si fertile en horreurs et en perfidies de toute sorte. Si le bonheur a constamment favorisé les entreprises de Philippe et si lui-même, songeant à son incroyable fortune, comparait sa vie à un songe (i), on ne peut méconnaître pourtant que ses qualités personnelles furent l'instrument principal de sa grandeur. Courageux sur le champ de bataille (on sait qu'il donna des preuves éclatantes de valeur au combat de Bulgnéville et à celui de Brouwershaven, où il sauta tout armé dans la mer pour marcher aux digues occupées par les Anglais), il recourait toutefois moins volontiers aux armes qu'à la diplomatie. Il rappelle à cet égard son père et son grand-père. Mais il ressemble bien plus au second qu'au premier. C'est de lui, sans doute, qu'il tenait cet amour du faste qui éblouit ses contemporains et qui le fait apparaître comme un précurseur de la Renaissance. Ce protecteur des arts, cet ordonnateur de pompes mirifiques, cet amateur de femmes, dont les innombrables bâtards ne scandalisèrent d'ailleurs que médiocrement un siècle accoutumé à l'extrême licence des mœurs, fut en même temps un grand travailleur. A la vigueur étonnante de sa constitution, répondait un caractère énergique et dont il ne parvenait souvent qu'avec peine à dompter la violence. L'activité lui était un besoin. A l'âge de soixante ans, il déclarait à Chastellain « qu'il ne désiroit point les longs jours sinon en tant que nature le pourroit entretenir estre utile à quelconque bien et donner fruit à son peuple (2) ». Et en réalité, les fruits de son gouvernement dans les Pays-Bas furent splendides. Il faut descendre jusqu'au règne de Charles-Quint pour retrouver dans
(i) D'après une tradition consignée dans \e Luyster van Brabant, II, p. 166. (2) Chastellain, t. III, p. 134.
ces régions une prospérité égale à celle dont elles jouirent pendant la première moitié du xv^ siècle. Philippe de Commines les compare alors à un véritable paradis terrestre, et la popularité que s'y acquit le « bon duc » fournit un témoignage plus éloquent encore des bienfaits dont elles lui furent redevables. Si l'on songe que cette popularité s'attacha à un prince qui était étranger à tous les territoires qu'il fit passer successivement sous son sceptre, qui y introduisit un nouveau système d'administration, y restreignit d'antiques privilèges au profit d'une centralisation devenue nécessaire, et y substitua, en un mot, l'unité d'un État moderne au particularisme et au morcellement médiéval, on n'hésitera point à faire honneur à Philippe des plus rares qualités de tact et d'habileté. Jamais une œuvre administrative d'aussi grande portée ne s'accomplit d'une manière plus pacifique et plus rapide, et, au lieu de la condamner parce que Bniges et Gand s'insurgèrent contre elle au nom de franchises surannées, il faut admirer qu'elle n'ait pas soulevé plus de révoltes et fait couler plus de sang. Les accusations des historiens flamands contre Philippe le Bon valent celles dont les historiens français n'ont cessé de le poursuivre jusqu'à nos jours. Les uns et les autres le jugent, en effet, d'après les idées du passé, non d'après les idées du présent. Ceux-là lui font un crime d'avoir violenté l'autonomie municipale de deux villes restées fidèles à l'idéal politique du moyen âge, ceux-ci d'avoir oublié ses devoirs de grand vassal et de prince français. Il serait temps, peut-être, d'adopter enfin un point de vue plus équitable et plus exact, et de comprendre que le premier souverain des Pays-Bas ne peut être apprécié à la mesure d'un Gui de Dampierre (i).
(1) Parmi les portraits de Philippe le Bon, il faut citer spécialement celui de Roger Van der Weyden au musée d'Anvers.