LES CAUSES
conquête si chèrement achetée ne dura qu'un moment. La catastrophe de Charles le Téméraire à Nancy fut le signal de la restauration de l'indépendance liégeoise, et, depuis lors jusqu'à la fin du xviii^ siècle, la principauté, sorte de Pays-Bas en miniature à côté des grands Pays-Bas, ne cessera plus de former, sur le flanc de ceux-ci, un Etat distinct^ membre du Saint-Empire et position avancée du cercle de Westphalie.
Comment expliquer des faits si surprenants ? Pourquoi les Liégeois, dont tout présageait à la fin du xiv^ siècle la réunion aux principautés voisines, s'en détournent-ils si résolument au xv^? D'où viennent leur lutte acharnée, leurs efforts désespérés pour échapper à une annexion vers laquelle ils semblaient s'acheminer d'eux-mêmes ? Il faut renoncer à chercher la solution de ce problème dans l'histoire externe.. Sans doute, les rois de France, Charles VII et surtout Louis XI, soutinrent de toutes leurs forces et prolongèrent le conflit. Mais ce n'est pas eux qui l'ont provoqué, et leur intervention, pour active qu'elle ait été, n'y a joué en somme qu'un rôle secondaire. On ne réussira pas mieux si l'on veut expliquer la conduite des Liégeois par des sentiments d'antipathie nationale. Car l'opposition à la maison de Bourgogne fut aussi vive chez les habitants flamands que chez les habitants wallons du pays, et jamais peut-être une entente plus intime, une communauté de vue plus parfaite ne s'établit entre eux que pendant ce sanglant épisode. Dira-t-on, enfin, qu'accoutumée au gouvernement épiscopal, la principauté répugnait à passer sous le pouvoir d'un prince laïque ? Il suffira de faire observer que, depuis le commencement du xiv^ siècle, l'autorité des évêques n'avait cessé d'être battue en brèche, et qu'au début de la période bourguignonne les villes dominaient sans conteste dans la vallée de la Meuse.
Et c'est ici justement le nœud de la question. A y regarder de près, on aperçoit sans peine que ce sont les villes qui ont suscité et conduit l'opposition. Toutes puissantes dans le pays, n'ayant plus à compter ni avec le prince, ni avec la noblesse, ni avec le chapitre, ayant soumis le gouvernement à leur influence exclusive, elles ne résistèrent à la maison de Bourgogne que pour sauvegarder leurs franchises et leur
LES GUERRES LIEGEOISES
'autonomie. Elles ne refusèrent de passer, comme les autres territoires, sous le sceptre bourguignon, que parce que ce sceptre se trouvait entre des mains trop fortes. Leur idéal démocratique et républicain était incompatible avec l'administration monarchique que les ducs introduisaient dans les Pays-Bas. Les raisons qui poussèrent Gand à s'insurger contre Philippe le Bon furent les mêmes qui leur firent prendre les armes. L'indépen dance du Pays de Liège leur apparut avec raison comme la sauvegarde de la situation qu'elles avaient acquise. Elles comprirent qu'elles ne pouvaient se maintenir que dans un petit État provincial et sous l'autorité illusoire d'un prince impuissant. L'ardeur patriotique dont elles firent preuve fut soutenue par des raisons politiques, et la lutte grandiose qu'elles soutinrent contre les ducs n'est au fond que le conflit de deux systèmes gouvernementaux contradictoires, que le duel inégaL HéTEtat moderne, nécessairement monarchique, et du particularisme municipal du moyen âge à tendances républicaines .
On peut diviser cette longue lutte en trois périodes : pendant la première, qui coïncide avec l'alliance intime des maisons de Bourgogne et de Wittelsbach, Jean de Bavière, appuyé par Jean sans Peur, entreprend la guerre contre les villes liégeoises et triomphe d'elles à Othée ; la seconde, comprise dans le règne de Philippe le Bon, s'étend jusqu'à l'abdication de Jean de Heinsberg qui, en abandonnant l'évêché à Louis de Bourbon, semble l'abandonner aussi à la puissance bourguignonne ; la dernière enfin, aussi courte que décisive, s'ouvre à l'avènement de Charles le Téméraire, et se clôt par le dénouement le plus tragique qu'une guerre ait jamais amené dans les Pays-Bas.
En 1384, pendant que les tisserands gantois luttaient héroïquement pour leurs franchises, les métiers de Liège arrivaient enfin au but qu'ils poursuivaient depuis le commencement du xiv^ siècle. Leur triomphe, on l'a vu, s'accomplit