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LA DÉMOCRATIE LIÉGEOISE APRÈS I

de la manière la plus pacifique. Trop faibles pour prétendre plus longtemps au partage du pouvoir avec les artisans, les grands se résignèrent à leur céder la place. La petite bourgeoisie, qui formait l'immense majorité de la population de la cité, exerça seule désormais le gouvernement. La constitution démocratique qui s'établit alors ne fut que la conséquence nécessaire de l'égalité qui régnait parmi les habitants et de l'absence '} de ces violents contrastes sociaux qui, dans les grands centres manufacturiers de la Flandre, amenaient périodiquement des conflits et rompaient constamment, tantôt au profit des riches, tantôt au profit des pauvres, un équilibre toujours instable. )

Le nouveau régime politique eut pour effet de transférer aux métiers l'autorité municipale exercée par le conseil urbain. Les jurés et les « maîtres à temps » ne furent plus que les mandataires des trente-deux collèges d'artisans qui les envoyaient siéger à la « Violette (i) ». Ils perdirent, en fait, toute initiative et tout prestige. Par la force même des choses, le gouvernement direct du peuple par lui-même se substitua '^ au gouvernement par le magistrat. Les métiers ne se contentèrent pas du droit d'élire le conseil de la cité. Ils prétendirent décider de toutes les questions, grandes ou petites, que soulevait l'administration de la commune. Leurs «. chambres » se transformèrent en autant de clubs animés d'une vie intense et singulièrement turbulente. Car, dans le sein de chacune d'elles, les apprentis et les enfants de maîtres s'arrogèrent bientôt le droit de vote. Les chefs d'atelier et les chefs de ménage se virent débordés par la prépondérance de l'élément jeune, naturellement impressionnable et « suggestible (2) ».

(1) C'est ainsi qu'on appelait l'hôtel de ville de Liège au xiv» et auxv^ siècle. Voy. J. Demarteau, La Violette. Bulletin de Vlnstitut archéologique liégeois, t. XXI [i8go], p. 217 et suiv. — On retrouve le même nom au Mans pour désigner la prison de la ville (Ducange, Glossarium,V° Wol&ta). Peut-être la Violette de Liège fut-elle aussi, au début, le cachot de la ville, et faut-il rapprocher son nom du mot violon dans le sens de prison.

(2) « Quant ly universiteit délie citeit est ensemble por aulcun cas notable, ou ly mestir sont ensemble por faire leurs offichiens, ly garçhons servans et ly apprendiches ont aultretant de voix en le syette faisant comme ont ly maistres et ly chief d'osteit ». Hemricourt, Patron délie temporaliteit, p. 203. — Cf. à Gand lespueri decennii qui, d'après le Chron. comit. Flandr., p. 225, jouèrent un rôle considérable dans le mouvement démocratique.

252 LES GUERRES LIÉGEOISES

La démocratie liégeoise devint rapidement un « gouvernement de jeunes gens (i) ». De là l'importance qu'y prirent les tribuns populaires^ et la transformation de la carrière politique en une profession attirant à elle les habiles et les intrigants. Il suffit désormais de se concilier la faveur de quelques métiers, pour atteindre aux charges les plus élevées de la commune. En 1407, Jacquemyn Badut, l'un des ambassadeurs liégeois envoyés vers le pape d'Avignon, était un simple paveur de rues (2). Il va de soi que les hommesnouveaux qui arrivèrent alors aux affaires n'étaient point uniquement guidés par l'amour du bien public. Un bon nombre d'entre eux ne manquèrent pas de profiter de leur situation pour faire fortune, et les textes des règlements municipaux prouvent assez que la concussion et les intrigues électorales, ces inconvénients inévitables de toute démocratie urbaine, furent alors extrêmement répandus dans la cité (3).

L'intervention directe et continuelle des métiers ne manqua pas, d'autre part, d'entraver les rouages de l'administration et de la police. Tenu de court par les corporations, craignant par dessus tout l'impopularité, le conseil évitait de faire sentir son autorité et d'user des pouvoirs qui lui étaient départis. La représentation égale qui y était accordée à chacun des trentedeux métiers y donnait d'ailleurs droit de séance à un trop grand nombre de personnes. Il comprenait deux cents membres (4), alors que vingt-quatre échevins suffisaient à la régence des plus grandes cités flamandes. Si l'on ajoute à cela que l'assemblée était renouvelée en entier chaque année, que les très jeunes gens y dominaient^ et que plus d'un juré ne s'était fait élire que « par beveraige, donz, promesses ou proyèrez (5) », on admettra sans peine qu'elle dut manquer souvent, sinon de zèle, au moins d'expérience. Il semble bien

(1) Voy. Tarde, L'action inter ment aie, dans la Grande Revue du i" novembre igoo, p. 317, pour des faits analogues dans les démocraties modernes,

(2) Jean de Stavelot, Chronique, éd. A. Borgnet, p. 104 (Bruxelles, 1861).

(3) Voy. le Régiment de Heinsberg, § 20, dans St. Bormans, Ordonnances de la principauté de Liège, t. I, p. 543. Cf. Hemricourt, loc. cit., p. 264.

{4) Hemricourt, loc. cit., p. 203.

(5) Régiment de Heinsberg, loc. cit., p. 543.

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