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LA DÉMOCRATIE LIÉGEOISE APRÈS

qu'elle n'ait pu maintenir que très imparfaitement le bon ordre et la sécurité dans la ville. On se plaignait, en 1394, que Liège renfermât une quantité de « jouvenceaulx dissolus et si petitement doubtant les justices... que plusieurs grans et horribles excès... y adviennent de jour en jour (i) ». Constatons enfin que la fréquence des réunions générales de la commune entraînait, de son côté, de fâcheuses conséquences. N'osant rien trancher par eux-mêmes, continuellement préoccupés de mettre leur responsabilité à couvert et d'écarter d'eux les soupçons d'une foule prompte à croire à la trahison, les « maîtres » abandonnaient à tout moment les décisions à prendre à la volonté populaire. Avec les gens de métiers, convoqués à son de cloche, pénétraient dans la cour du palais épiscopal, local habituel de ces sortes de meetings, nombre de femmes et d'enfants. Les délibérations se passaient au milieu du tumulte ; les plus bruyants l'emportaient; de grosses plaisanteries, des injures et des accusations hardies tenaient maintes fois lieu d'arguments. Trop souvent l'assemblée dégénérait en émeute, la minorité «'insurgeant contre la majorité. 11 était bien difficile d'amener les trente-deux métiers à se rallier au même avis. Jaloux de faire preuve d'indépendance à l'égard les uns des autres, chacun d'eux maintenait obstinément son opinion, et il n'était pas rare de voir ceux qui n'avaient pas réussi à la faire triompher, se « serrer », c'est-à-dire se mettre en grève (2). Les grèves politiques étaient, en effet, Viiltima ratio des démocraties corporatives du mo3^en âge. Elles apparaissent comme une application particulière, sur un théâtre plus restreint, du « refus de service », que les privilèges constitutionnels du xiv^ siècle garantissaient aux pays contre les princes.

Contre le prince d'ailleurs, tous les métiers se retrouvaient d'accord. Leur participation à la vie politique avait poussé chez eux à son paroxysme le sentiment de l'autonomie. Manifestement ils ne considèrent plus leur évêque que comme le

(i) St. Bormans, Ordonnances de la principauté de Liège, t. I, p. 369.

(2) Exemples dans Jean de Stavelot, Chronique, p. 236, 242, 291, 491, et dans Adrien d'Oudenbosch, Chronicon reriim Leodiensium, éd. Martène et Durand, Amplissima collectio, t. IV, col. 1266.

254 LES GUERRES LIEGEOISES

directeur spirituel du diocèse et ils lui refusent la jouissance de ses prérogatives temporelles. A Liège comme dans les autres « bonnes villes », régies elles aussi par des gouvernements populaires, les artisans entreprennent résolument la lutte contre les débris de Valtiun dominium, déjà si entamés sous les règnes orageux d'Adolphe et d'Englebert de la Marck. L'ardente sympathie qu'ils témoignent aux Gantois en guerre avec Louis de Maie, décèle suffisamment leurs tendances. Leur mépris de la tradition et de la coutume leur a fait donner par leurs adversaires le nom de « Haidroits » (ennemis du droit) (i), et l'on ne peut nier en effet que, sous leur direction, les villes ne fassent bon marché de la légalité.

Elles ne se contentent plus de la prépondérance, il leur faut la domination exclusive. Les privilèges du chapitre et de la noblesse, incapables l'un et l'autre d'une résistance efficace, ne comptent plus à leurs yeux. Elles ne se préoccupent plus du « sens du pays » : elles ne visent que leur intérêt propre et veulent imposer à tous leur hégémonie. Elles ne considèrent maintenant les paix, pour lesquelles elles ont combattu si obstinément, que comme des entraves gênantes. Elles supportent impatiemment l'obligation de délibérer avec les chevaliers et les chanoines. Les assemblées du pays, qu'elles s'arrogent le droit de convoquer, et où elles se passent de l'avis des deux autres ordres, sont devenues « une droit dérision desplaisant à Diex et à tout home de raison (2) ». C'est en vain que Jacques de Heniricourt, ce représentant si curieux du conservatisme de l'époque, écrit son « Patron délie Temporaliteit » pour « porter avanchissement aile réparation de régiment convenable et nécessaire à comon peuple (3) » : ses considérations de juriste, son admiration pour les « nobles privilèges et franchises de l'Église de Liège », les longs développements qu'il consacre à démontrer que « ugne univer-siteit ne puet faire plus grande follye que de foUeir et

(1) « Id est odientes jus et aequum. » Zantfliet, Chronicon, éd. Martène et Durand, Amplissima collectio, t. V, col. 36 1.

(2) Hemricourt, /oc. czY./p. 271.

(3) Ibid., p. 264.

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