JEAN DE BAVIÈRE ET LES HAIDROIÏS
ravalleis de parolles qu'il n'est ouys ne creyus, anchois en acquiert grant malgreis (i) ».
On comprend quels sentiments le cours inattendu que prenaient les choses dut faire naître parmi la démocratie urbaine, accoutumée depuis tant d'années à ne plus tenir compte du prince. La lutte éclata dès 1394 et, suivant l'usage, aboutit à un compromis qui ne fut qu'une trêve (Paix de Caster) (2). Elle reprit avec plus de violence en 1402. L'élu, imitant l'exemple d'Adolphe de la Marck, quitta sa capitale et se retira à Maestricht. Ce départ augmenta l'exaspération dans la cité, où la dépense de la cour et du clergé fournissait la subsistance d'une grande partie des artisans (3). Pendant plusieurs mois, alliée aux autres bonnes villes, Liège se mit ouvertement en rébellion. On institua un mambourg et peu s'en fallut que les chanoines restés fidèles au prince ne fussent décapités. La paix des XVI (28 août 1403) (4), qui mit fin momentanément aux hostilités, porta un premier coup au parti populaire. Elle restreignait la compétence des juridictions urbaines, imposait aux bourgeois forains l'obligation de résider dans les villes, interdisait aux « maîtres » d'octroyer à l'avenir des lettres de franchise, réorganisait les élections municipales conformément au texte de la paix de Saint- Jacques.
Les Haidroits cherchèrent bientôt à reconquérir le terrain perdu. Les « afforains », les apprentis, auxquels le droit électoral avait été enlevé (5), fomentèrent une agitation que favorisait l'impopularité générale du nouveau système de gouvernement. Le i*"" décembre 1404 la cité et les bonnes villes rétablissaient leur confédération, et, peu de temps après, entamaient contre le prince une guerre décisive. Le 26 septembre 1406, leurs délégués se réunissaient à Liège, proclamaient la déchéance de Jean de Bavière et se donnaient pour évêque Thierry de Perwez, fils du mambourg de 1402. L'élection de ce Thierry
(1) Hemricourt, loc. cit., p. 277.
(2) St. Bormans, Ordonnances, t. I, p. 373.
(3) « De quo non immerito indignati sunt qui lucrari solebant in hospitiis et foro venalium. »Zantfliet, loc. cit., col. 36i.
(4) St. Bormans, Ordonnances, t. I, col. 379.
(5) Jean de Stavelot, op. cit., p. 73.
258 LES GUERRES LIÉGEOISES
s'accomplit à l'encontre de toutes les règles du droit canon» Deux chanoines, constitués en chapitre, lui donnèrent leurs voix (i). Jean de Bavière s'étant récemment rapproché d'Innocent VII (2), son compétiteur se fît consacrer par Benoît XIII . Le schisme venait ainsi en aide aux révolutionnaires. Fort indifférents au fond à la grande querelle qui divisait l'Église, ils n'y voyaient qu'un prétexte pour justifier leur attitude, et, comme en Flandre vingt ans plus tôt, c'étaient des motifs politiques bien plus que des considérations religieuses, qui faisaient rechercher aux partis en présence l'alliance du pape de Rome ou celle du pape d'Avignon.
Tandis que Louis de Maie, dans sa guerre contre les tisserands, avait rallié autour de lui la noblesse, le peuple des campagnes, les marchands et même une foule d'artisans des petits métiers, Jean de Bavière se trouva seul pour soutenir la lutte contre ses villes. La chevalerie liégeoise, trop amoindrie en forces et en nombre pour pouvoir jouer un rôle actif, se désintéressa des événements. Les paysans, qui n'avaient pas à souffrir comme en Flandre de la prépondérance des bourgeoisies, imitèrent l'exemple de leurs seigneurs. Le clergé, terrorisé par la violence de l'insurrection et l'exécution de plusieurs chanoines de Saint-Lambert, ne bougea pas. Enfin, dans les villes mêmes, les « saiges et riches borgois citains », submergés par la multitude des artisans et des bourgeois forains, n'osèrent prendre les armes. Étroitement bloqué dans Maestricht, l'élu se vit contraint, comme le comte de Flandre après la bataille du Beverhoutsveld, de faire appel à l'étranger.
(i) Jean de Stavelot, op. cit., p. :oo. — L'élection de Thierry constitue une véritable révolution. Les motifs que l'on invoqua pour la justifier furent non seulement les abus de pouvoir de Jean de Bavière et la violation des franchises, mais aussi que « par les cronikes il appert comment d'anchienneteit à pueple dépendoit la élection de leurs prélas ». De plus, après tant d'évêques étrangers, on voulait un prince appartenant au pays. Thierry, « qui de la nature de notre paiis est nouris et extrais » apparaît vraiment comme un président de république. Voy. E. Schoolmeesters, Notice concernant un manuscrit relatif au schisme de Thierry de Perwe^. Bulletin de la Commission Royale d'Histoire, 4'^ série, t. XV [1888], p. 2g. Sur la nomination de Thierry voy. encore N. Valois, La France et le Grand Schisme, t. IV, p. 65 et suiv. (Paris, 1902).
(2) E. Bâcha, Catalogue des actes de Jean de Bavière. Bulletin de la Soc. d'art et dhist. de Liège, t. XII [1898], p 55.
LA BATAILLE D'OTHÉE 259
Il eut recours à l'étroite alliance qui unissait alors la maison de Bavière à celle de Bourgogne.
Son beau-frère, Jean sans Peur, devait saisir avec d'autant plus d'empressement l'occasion d'intervenir dans le pays de Liège et d'y implanter son influence, que les Liégeois s'assuraient de leur côté l'appui du duc de Gueldre (i) et partant celui du duc d'Orléans, dont les progrès dans le Luxembourg devenaient si inquiétants pour la puissance bourguignonne. Il attendit toutefois, avant d'agir, que l'assassinat l'eût débarrassé de son rival. Cela fait, au mois de septembre 1408, il se mit en campagne et entra dans la principauté par la Hesbaye. Le frère de l'élu, Guillaume de Bavière, l'envahissait en même temps par le Condroz, ralliant au passage les hommes du comte Guillaume de Namur. Il rejoignit à Montenaeken les forces beaucoup plus importantes du duc de Bourgogne, qui prit le commandement de l'expédition.
L'armée liégeoise rencontra l'ennemi le 23 septembre auprès d'Othée, dans la plaine de Russon (2). Son chef, le seigneur de Perwez, père du nouvel évêque, avait en vain déconseillé la bataille et recommandé de s'enfermer dans les places fortes pour laisser les troupes des princes alliés s'épuiser dans un pays vide de moissons. Sûrs d'eux-mêmes, confiants dans leur nombreuse artillerie et dans leur supériorité numérique, les gens de métiers l'obligèrent à les suivre. La présomption les perdit comme elle avait perdu auparavant Philippe Van Artevelde. A Othée comme à Roosebeke, un mouvement tournant, que les communiers, dans leur ignorance des choses militaires, prirent pour un commencement de fuite, décida de la journée. Après une attaque impétueuse sur le front de l'adversaire qui fléchit un moment sous le choc, leur masse, incapable d'évoluer, fut enveloppée, chargée en flanc, percée et rompue. La résistance désespérée qu'ils soutinrent pendant plus de deux heures n'eut d'autre résultat que de prolonger le massacre. D'après les évaluations les moins exagérées, 8000 hommes
(1) J. G. Schoonbroodt, Inventaire des chartes du chapitre de Saint-Lambert à Liège, p. 291 (Liège, i863).
(2) Sur l'endroit où la bataille eut lieu voy. C. de Borman, Les échevins de la souveraine justice de Liège, t. I, p. 249 n. (Liège, 1892).
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restèrent sur le terrain (i). Le sire de Perwez et l'évéque furent retrouvés parmi les morts, se tenant par la main.
Liège ne possédait ni assez de ressources, ni une position stratégique assez favorable pour imiter l'exemple de Gand et continuer la lutte (2). Elle se rendit à merci. Cinq jours après la bataille, ses bourgeois, deux par deux, tète et pieds nus, un flambeau allumé dans la main, parurent au camp des princes, s'agenouillèrent devant eux et crièrent miséricorde. Ce fut la première humiliation publique qui frappa une grande ville belge : elle n'attendrit pas les vainqueurs. Jean de Bavière se montra féroce. Il fit jeter dans la Meuse les nouveaux chanoines institués par Thierry de Perwez, les prêtres ordonnés par lui, et jusqu'à des femmes (3). Il abusa sans pitié de son triomphe, et l'on ne peut guère douter qu'il n'ait voulu affirmer d'une manière éclatante, par la rigueur d'une répression impitoyable, la supériorité des princes sur les villes. Il résolut d'extirper à fond l'autonomie communale. Il livra aux flammes toutes les bannières de la cité, confisqua ses chartes, abolit les métiers, supprima toutes les magistratures électives (4). La sentence qu'il fit prononcer par ses alliés, le 24 octobre, constitue une affirmation nette et brutale de souveraineté sans contrôle (5). Elle permet à l'élu de recruter ses fonctionnaires au dehors « ainsi que franc seigneur peut et doit faire ». Et, en même temps qu'elle substitue l'absolutisme à la vieille constitution nationale, elle place le pays sous le protectorat de l'étranger. Le comte de Hainaut et le duc de Bourgogne jouiront à l'avenir du libre passage à travers la principauté ; leurs monnaies y auront cours légal, les murs de ïhuin, de Fosse, de Couvin, de Dinant seront abattus,
(1) Jean de Stavelot, op. cit., p. 1 19, dit 8368, — Sur la bataille d'Othée voir un poème contemporain publié par De Ram, Documents relatifs aux troubles du Pays de Liège, p. 304 et suiv. (Bruxelles, 1844) et surtout une lettre de Jean sans Peur, datée du jour même. Gachard, Analectes belgiques, p. 2 [Bruxelles, i83o]. Ces deux documents attestent l'énergie désespérée avec laquelle les Liégeois combattirent.
• (2) D'ailleurs, à la nouvelle de la défaite, les « bonnes gens et frans borgois » se soulevèrent à Liège contre la « hedrie ». Jean de Stavelot, op. cit., p. 120.
(3) Ibid., pp. 122, 145.
(4) 11 aurait même voulu faire abattre le perron, l'antique symbole des franchises communales. Ibid., p. 122.
(5) St. Bormans, Ordonnances, t. I, p. 420.