DÉVELOPPEMENT DES CHARBONNAGES
certain que sous le règne d'Adolphe de la Marck, les « fosses arènes et bures » servant à l'extraction de la houille existaient déjà en grand nombre dans les « wérixhas ( i ) » . Dès avant 1355 il avait fallu instituer, sous le nom de « jurés des charbonnages », une cour spéciale pour surveiller le fonctionnement de l'industrie nouvelle et trancher les contestations auxquelles donnait naissance l'ouverture des mines (2). Au xv" siècle la ville se trouvait déjà entourée de houillères. Il y en avait à Ans, à Mollins, à Hocheporte à Xhovémont, à Sainte- Walburge, et l'on se plaignait que les chariots et « clichets », qui du matin au soir transportaient le charbon des lieux d'extraction au « rivage de Meuse », défonçaient les chaussées et ébranlaient les ponts et les édifices au grand détriment de leur solidité (3).
Cette active exploitation des charbonnages eut pour conséquence le développement de l'industrie métallurgique. De même qu'au commencement du moyen âge la Flandre, abondante en laine, s'était transformée en un pays de drapiers, de même aussi, à la fin de cette période, Liège, grâce à ses houillères, devint une ville de forgerons. Dès le règne de Jean de Heinsberg, le métier des « febvres » l'emporte de loin sur toutes les autres corporations d'artisans (4). La généralisation de l'usage des armes à feu arriva à point nommé pour seconder ses progrès, et c'est incontestablement de cette époque que datent les débuts de l'armurerie qui, se développant constamment depuis lors, est restée jusqu'à nos jours l'industrie caractéristique de la grande ville wallonne. Comme les cités flamandes, encore que par un chemin très différent, Liège arriva donc à prendre place au nombre des centres manufacturiers de l'Europe occidentale, et comme elles, elle se trouva désormais aux prises avec les difficultés que soulève la vie industrielle.
Le « régiment de Heinsberg », en appelant à la vie poli-
(1) Jean d'Outremeuse, t. VI, p. 632.
(2) St. Bormans, Ordonnances, t. I, p. 295.
(3) Ibid., p. 728. — Il est certain que les fondrières dont Philippe de Commines (éd. Dupont, t. I, p. 184) dit Liège entourée, ne sont autre chose que des fosses de houillères.
(4) Jean de Stavelot, 0/1. cjY., p. 5q5.
266 LES GUERRES LIÉGEOISES
tique les seuls bourgeois résidents, sacrifiait évidemment aux petits métiers vivant du marché local et aux forgerons, les ouvriers des mines presque tous domiciliés dans la banlieue. Il leur faisait en somme une situation analogue à celle des tisserands et des foulons de Flandre. Mais, à Liège comme à Gand, les travailleurs salariés de la grande industrie devaient nécessairement revendiquer des droits correspondant à la puissance que leur donnait le nombre. La solidarité de leurs intérêts, renforcée encore par la communauté des mœurs spéciales que leur genre de vie leur imposait, jeta les bouilleurs dans l'opposition. La bonne entente qui avait régné si longtemps parmi les trentedeux métiers cessa d'exister. Des partis politiques se formèrent, coïncidant chacun avec des groupes sociaux différents.
Les revendications des bouilleurs, exigeant comme par le passé leur affiliation à la bourgeoisie, trouvèrent dans la ville l'appui des apprentis et des compagnons, à qui la constitution nouvelle avait enlevé le droit électoral. « Ly commune peuple et les povres gens (i) », comme dit un chroniqueur contemporain, ne virent bientôt dans le « régiment de Heinsberg » qu'une œuvre d'oppression et d'injustice. De riches ambitieux, les frères Datin, grands propriétaires de houillères, exploitèrent le mécontentement populaire à leur profit. En 1432, le jour du renouvellement du magistrat fut le signal d'une émeute soigneusement préparée depuis longtemps (2). Précurseurs des « Rivageois » du XVI^ siècle, les bouilleurs, descendus en ville, empêchèrent la réunion des commissaires et firent procéder tumultuairement à des élections populaires. Mais les forgerons prirent à leur égard l'attitude que les foulons de Flandre adoptèrent si souvent vis-à-vis des tisserands. Ils groupèrent
(i) Jean de Stavelot, op. cit., p. 248.
(2) Sur cette émeute, qui forme un des épisodes les plus caractéristiques de la vie municipale au xV siècle et qui mériterait une étude détaillée, voir le récit très complet, mais malheureusement assez confus, de Jean de Stavelot, p. 285 et suiv. — II est absolument impossible de considérer les Datin avec Hénaux (Histoire du Pays de Liège, t. I, p. 291) comme les chefs du parti populaire. Ce furent de riches ambitieux cherchant à se pousser aux honneurs en exploitant les passions des artisans mécontents du « régiment de Heinsberg». Leur prétendu sentiment démocratique était de date fort récente. En 1480 encore, Watier Datin était considéré comme un ennemi du peuple (Jean de Stavelot, p. 256).