LA CONJURATION DES DATIN
autour d'eux la majeure partie des métiers, et, dans la miit du 6 janvier 1433, les insurgés furent écrasés après une résistance obstinée. La bourgeoisie résidente l'emportait sur la bourgeoisie foraine, les chefs d'ateliers sur les apprentis et les compagnons, et, jusqu'en 1684, l'anniversaire de cette victoire fut célébré chaque année par des feux de joie. Quant aux Datin, dont les biens furent confisqués au profit des métiers, ils allèrent chercher asile auprès de Philippe le Bon, qui n'avait peut-être pas été complètement étranger à la conspiration manquée (i). Lors des événements de 1432, en effet, le pays de Liège et la maison de Bourgogne se trouvaient de nouveau, depuis plusieurs années déjà, en rupture ouverte. On ne pouvait douter que Philippe, suivant l'exemple de son père, ne cherchât à atteindre la Meuse et à s'annexer la principauté. Il se souciait fort peu que l'empereur Sigismond eût annulé solennellement, comme contraire aux droits de l'Empire, la sentence prononcée après la bataille d'Othée par Jean sans Peur et Guillaume de Bavière (2). Il était fermement décidé à faire valoir les droits qu'elle lui accordait, et ces dispositions étaient d'autant plus dangereuses que l'acquisition du comté de Namur en 142 1, suivie bientôt après de celle du comté de Hainaut (1428), mettaient désormais ses domaines en contact immédiat avec les frontières liégeoises. Pour comble de malheur, les circonstances se prêtaient singulièrement à susciter toutes sortes de conflit. Thuin, Couvin, Walcourt formaient autant de postes avancés du territoire épiscopal au milieu du Hainaut. Depuis longtemps les Liégeois, profitant de la faiblesse des comtes de Namur, leur contestaient la possession d'une foule de villages limitrophes. Enfin, les efforts de Dinant pour ruiner sa voisine namuroise Bouvignes, adonnée comme lui à l'industrie du cuivre, entretenaient sur la Haute-Meuse un état permanent d'hostilités. Dans ces conditions, il eût fallu aux Liégeois une prudence consommée pour éviter toute occasion de froissements. Mais la haine qu'ils portaient à la maison de Bourgogne
(1) En 1433, l'année même de la conspiration, le duc fit cadeau de 2000 écus à « Watier Datin maire de Liège ». Archives du Royaume, Chambre des comptes,
(2) St. Bormans, Ordonnances, t. I, p. 5o2.
268 LES GUERRES LIÉGEOISES
les empêcha de voir le péril. D'ailleurs les gens de Bouvignes, enhardis par la puissance de leur nouveau souverain, ne manquèrent pas de pousser à bout les Dinantais. La proximité des deux villes, que séparait seulement le cours de la Meuse, avait porté à un point incroyable la haine que la rivalité économique avait fait naître entre elles. Les Dinantais, en dépit de la paix d'Othée, relevèrent la tour de Montorgueil, bâtie par eux au xiv^ siècle pour tenir continuellement Bouvignes sous le feu de leurs bombardes. En même temps, ils tendaient des chaînes en amont du fleuve pour empêcher les barques de descendre jusqu'à leur ennemie, tandis que les Bouvignois, de leur côté, jetaient des quartiers de roches dans le courant pour le fermer en aval ( i ) .
Les réclamations de Philippe le Bon ne firent qu'empirer les choses. Se fondant sur la décision de l'empereur, les Liégeois déclarèrent la paix d'Othée abolie. D'autre part, les émissaires du roi de France parcouraient le pays, semant la défiance contre le duc, exaspérant les esprits, prom.ettant l'appui de leur maître. Bientôt l'idée d'une guerre contre la Bourgogne devint populaire. On comptait d'ailleurs sur la neutralité du duc de Brabant, Philippe de Saint-Pol, que l'on savait secrètement hostile à son cousin, et sur l'éloignement de ce dernier, retenu loin des Pays-Bas par la guerre de France. N'osant résister au sentiment général, l'évêque se résigna, le lo juin 1430, à expédier des lettres de défi au duc, alors occupé au siège de Compiègne. Les contingents de toutes 'les bonnes villes flamandes et wallonnes envahirent aussitôt le Namurois. Un corps de cavalerie bourguignonne sous le commandement d'Antoine de Croy ne put les empêcher d'investir Bouvignes, de brûler une quantité de villages et de châteaux. Croyant venger la défaite d'Othée, les communiers ravagèrent brutalement le Namurois et prirent plaisir à offenser Philippe par leur jactance et leur forfanterie. L'expédition durait depuis quelques semaines quand la nouvelle de la mort inopinée du duc de Brabant la rompit brusquement. La confiance abandonna sur-le-champ l'armée liégeoise, qui rentra en désordre dans ses foyers. Nul
(i) H. Pirenne, Histoire de la constitution de la ville de Dinant, p. 112.