PREMIÈRE COALITION CONTRE LE BRABANT
Comme Louis de Nevers en Flandre il demeura en somme un étranger dans le Pays de Liège et son règne ne fut qu'une longue lutte avec les bonnes villes et le chapitre. Entouré de parents et de conseillers allemands, vassaux ou clients de sa famille, il mit toute son influence au service des siens (i) et il réussit à assurer sa succession à son neveu, le jeune comte Englebert, comme si l'évêché fût devenu un fief des La Marck. Tel était l'homme auquel Jean de Bohême allait s'adresser pour venir à bout du duc de Brabant. Ses ouvertures ne pouvaient manquer d'être bien accueillies. Non seulement, en effet, Adolphe avait eu à souffrir plus d'une fois de l'arrogance du duc, mais il savait qu'une guerre contre Jean III rentrait dans les projets du roi de France, et il n'en fallait pas davantage pour le décider.
Depuis 1327 Jean de Bohême se trouvait virtuellement en lutte avec le prince brabançon. Toutefois, trop faible pour accepter une bataille rangée et d'ailleurs absorbé par trop d'entreprises et de projets, il se borna tout d'abord à soutenir contre Jean III le sire de Fauquemont, échappé de sa prison de Louvain et qui depuis lors tenait la campagne. Le duc venait de s'emparer de Fauquemont après un long siège (9 mai 1329) lorsque Renaud, incapable de résister plus longtemps, demanda l'arbitrage du roi de France. C'était une habile manœuvre, car on ne pouvait douter que Philippe de Valois, intimement allié à la maison de Luxembourg, ne s'empressât de prendre en mains, par égard pour elle, les intérêts du vaincu.
Mais Jean III n'était pas disposé à rendre une forteresse qui couvrait la ville de Maestricht et fournissait au Brabant une nouvelle position sur la Meuse. Il fit dire à Paris que, n'étant point vassal de la couronne, il n'admettait pas son intervention (2). Cette réponse, indice irrécusable du déclin du prestige français en Lotharingie depuis la mort de Philippe le Bel, dut blesser profondément le roi. La conduite du duc
(1) Voir, pour quelques exemples à cet égard : Levold de Northof, Chron. comit. deMarka, éd. Meibom, Script, rer. German.,t. I,pp'. 377, SgS (Helmstâdt, 1688); Gesta abbat. Trudon., éd. G. de Borman t. II, pp. 25i, 268 (Liège, 1877).
(2) Dynter, loc. cit., p. 556.
KIST. DE BELG. 2
l8 LES PAYS-BAS AVANT LA GUERRE DE CENT ANS
allait lui donner bientôt un motif plus grave encore d'irritation. Deux ans plus tard en effet, Jean n'hésita pas à accueillir dans cette ville de Bruxelles qui si souvent depuis lors devait fournir un asile aux bannis ou aux réfugiés de France, Robert d'Artois, cité devant le parlement comme faussaire et ennemi du royaume.
Jean de Bohême se hâta de profiter de l'occasion. Appuyé sous main par Philippe de Valois, il eut vite fait de constituer une ligue où il rassembla pêle-mêle des clients de la France et des ennemis du Brabant^ alléchés par la promesse d'obtenir, la guerre terminée, un fragment du duché. L'évêque de Liège convoqua aussitôt les milices de ses bonnes villes, et, dès la fin du mois d'avril 1332, Jean l'Aveugle, Renaud II comte de Gueldre, Guillaume V comte de Juliers, Louis IV comte deLooz, Jean II comte de Namur, Raoul IV comte d'Eu connétable de France^ Thierry III de Fauquemont et Jean de Hainaut sire de Beaumont, venaient le rejoindre à Fexhe et franchissaient la frontière brabançonne.
La soudaineté de l'invasion prit le duc au dépourvu. Il accepta les bons offices du comte de Hainaut, dont la fille était depuis plusieurs années fiancée à son fils, et le laissa négocier avec les confédérés. Il se rendait compte très clairement que le roi de France était l'âme de la coalition, et, avec une complète absence de scrupules, laissant Guillaume de Hainaut courir d'une armée à l'autre pour ménager la paix, il prépara sa réconciliation avec Philippe de Valois en fiançant son héritier, promis à la princesse hennuyère, avec Marie fille du roi. Cette habile volte-face le tira d'affaires. Sans plus se soucier de la ligue, le roi promulguait le 20 juin 1332 une trêve d'un an, se réservant d'examiner dans l'intervalle les griefs qui seraient articulés contre le duc ( i ) .
Les confédérés qui s'étaient crus sur le point de dépecer le Brabant et de s'en partager les dépouilles, n'osèrent résister à la sentence royale, restant sous cape bien décidés à recommencer la guerre. S'ils se voyaient privés de l'appui de la France, ils pouvaient compter maintenant sur le comte de
(1) Bulletin delà Commission royale d'histoire, i\° série, t. IX, p. 276(1881).
LA VENTE DE MALINES Iç
Hainaut, qui ne pardonnait pas au trop habile Brabançon de l'avoir si subtilement joué, mais surtout sur le comte de Flandre qu'Adolphe de La Marck faisait entrer dans leurs rangs en lui vendant la ville de Malines.
Le territoire de Malines avait été donné à Notger par Otton II le 6 janvier 980, c'est-à-dire à l'époque où l'église lotharingienne, chargée de contenir et de surveiller l'aristocratie laïque, se voyait comblée par les empereurs de domaines, de revenus et de droits régaliens. Toutefois les évêques ne réussirent pas à rattacher au gros de leurs possessions de la vallée de la Meuse ce poste avancé contre les comtes de Louvain et quand, au cours du xi^ et du xii^ siècle, ceux-ci eurent définitivement constitué leur puissance territoriale, il se trouva coupé de ses communications avec la capitale du diocèse et soustrait par la force des choses au pouvoir direct de son suzerain. Une famille de dynastes locaux, celle des Berthout^ descendant des anciens avoués ecclésiastiques, s'y constitua une seigneurie indépendante, tandis que, autour de l'église de Saint-Rombaut, se fondait un portiis qui, profitant de son excellente situation sur la Dyle et de la proximité du Rupel et de l'Escaut, devenait au xiii^ siècle un des grands centres économiques de la région. Les évêques ne tentèrent pas de soumettre à leur gouvernement la puissante commune. Ils abandonnèrent à elle-même cette annexe lointaine qui, par ses institutions comme par son histoire interne, diffère du tout au tout du groupe des villes liégeoises et présente au contraire une étroite parenté avec les cités brabançonnes ses voisines, adonnées comme elle à l'industrie drapière. Mais si l'église de Liège renonça à la possession effective de Malines, elle ne laissa pas que d'utiliser plus d'une fois les droits de propriété qu'elle détenait sur elle. L'espoir de s'annexer la ville était bien fait pour séduire les princes voisins, et, depuis le commencement du xiv" siècle, les évêques surent en jouer habilement au profit de leurs finances. Trois fois déjà avant le règne d'Adolphe de La Marck, Malines avait été engagée pour des sommes importantes, tout d'abord au duc de Brabant, puis au comte de Gueldre, plus tard au comte de Hainaut. Après
le piteux échec de la coalition contre Jean III, ce fut encore sur elle qu'Adolphe, en quête d'argent et d'alliés, jeta les yeux. Au mois de juin 1333, il la céda au comte de Flandre moyennant 100,000 livres tournois (i).
Cet achat constituait pour Louis de Nevers une précieuse compensation aux pertes récemment subies par la Flandre. Il lui assurait le dominiiim du cours de l'Escaut, depuis longtemps contesté entre les comtes et les ducs (2), le faisait maître du Rupel et de tout le système de rivières qui s'y rattache, lui permettait enfin de tenir en échec Anvers dont la prospérité grandissante n'était pas sans inquiéter les Flamands.
Mais plus l'acquisition de Malines était avantageuse à la Flandre, plus terrible était le coup qu'elle portait au Brabant. Le duc n'avait point conquis la Meuse pour se laisser enlever l'Escaut, et le casiis belli qu'attendaient ses adversaires surgit aussitôt. En se préparant à combattre, Jean III se sentait d'ailleurs soutenu par tout le Brabant. Le temps était passé où les princes pouvaient, sans l'assentiment de leurs sujets, disposer de leurs terres. Ce qu'ils appelaient encore un héritage était devenu un territoire de droit public appartenant en commun au seigneur et à ses hommes. L'indivisibilité des principautés n'existait plus seulement de par la coutume féodale, elle se fondait aussi sur le consentement des habitants. Les petits États qui couvraient le sol des Pays-Bas formaient maintenant des personnes morales, des êtres collectifs animés d'une volonté propre et s'inspirant d'intérêts communs. Les grandes villes brabançonnes n'hésitèrent pas à mettre leurs finances à la disposition du duc qui rassembla en quelques semaines une solide armée de mercenaires, tandis que Malines, n'admettant pas que l'on décidât de son sort sans la consulter, fermait ses portes au comte de Flandre.
En présence de cette manifestation énergique du loyalisme brabançon, la ligue renouée entre les ennemis du duc apparaît comme une fragile coalition d'intérêts dynastiques, de rancunes
(i) St. Bormanset E. Schoolmeesters, Cartulaire de l'église Saint-Lambert de Liège, t. III, p. 417 (Bruxelles, 1898).
(2) Ch. Duvivier, La juridiction de l'Escaut au moyen âge {Bullet. de l'Acad, royale de Belgique, Classe des Lettres, 1900).