DEUXIEME COALITION CONTRE LE BRABANT
et de convoitises féodales. Les motifs qui l'ont provoquée ne touchent que les princes qui y prennent part. Les bourgeoisies restent indifférentes à ces conflits qu'elles n'ont pas cherchés et dont les raisons leur sont étrangères. La chevalerie presque seule répondit à l'appel de ses suzerains, mais appauvrie et déchue, elle n'était plus qu'une arme émoussée incapable de venir à bout de l'armée brabançonne équipée avec l'argent des villes. Aussi les confédérés évitèrent-ils soigneusement la bataille. Ils se bornèrent à établir autour du Brabant un étroit blocus, l'enfermant dans ses frontières « comme un poulet dans une cage (i) », et espérant en venir à bout par la famine.
Pourtant, malgré la cessation complète de leur commerce, les bourgeoisies n'abandonnèrent pas le duc, et, après de longs mois de stériles efforts (nov. 1332 - sept. 1333) la ligue dut reconnaître son impuissance. Les hostilités se prolongèrent toutefois sans vigueur jusqu'à l'été de 1334. Mais le roi de France était déjà intervenu en faveur du duc. Il avait fait ordonner par le pape à Louis de Nevers de restituer Malines (oct. 1333) (2). De son côté Adolphe de La Marck, occupé depuis le mois de septembre à briguer l'archevêché de Mayence (3), se désintéressait d'une campagne sans issue. La coalition féodale vint donc se briser contre la solide résistance du duché. Jean III se tira d'affaires en s'engageant à payer des indemnités aux belligérants (août 1334). En réalité il sortait de la lutte plus fort que jamais. L'année même de la paix il conclut une alliance avec l'archevêque de Cologne et les comtes de Hainaut, de Gueldre et de Juliers, tandis que son fils Jean épousait Isabelle de Hainaut et que Guillaume de Hainaut devenait l'époux de Jeanne de Brabant (4). Sa réconciliation avec la maison d'Avesnes était complète : les plans
(1) Wat sal Brabant nu doen?
Het sit besloten als een hoen Dat in ene kevie sit ghevaen.
Brab. Yeesten, t. I, p. 5i3.
(2) S. Riezler, Vatikanische Akten ^ur Deutschen Geschichte in der Zeit Ludwigs des Bayent, n^s i63i, 1765, 1787 (Inspruck, 1891).
(3) Il avait sollicité antérieurement le siège de Cologne. Ibid., n» i5i5.
(4) Dynter, loc. cit., p. 276.
de Jean de Bohême échouaient pour tout de bon, entraînant avec eux ceux de l'évêque de Liège. Quant à Malines, confiée tout d'abord à la garde du roi de France, elle devint définitivement brabançonne en 1347 et le prix payé par Louis de Nevers à Adolphe de La Marck fut restitué.
La victoire de Jean III peut être considérée comme le règlement définitif au profit du Brabant, de la vieille querelle de Worringen. Elle n'est que de onze ans postérieure à la réconciliation des maisons d'Avesnes et de Dampierre en 1323, si bien que le commencement du xiv^ siècle vit se dénouer les deux grandes questions féodales qui avaient occupé les Pays-Bas depuis le milieu du siècle précédent et déterminé leur attitude politique. Au moment où éclatera la guerre de Cent Ans, ils pourront, ayant fait table rase du passé, adapter librement leur conduite à des intérêts nouveaux. Mais, pour comprendre cette conduite, il faut jeter maintenant un coup d'œil sur une dynastie appelée à jouer désormais un rôle prépondérant, celle des comtes de Hainaut et de Hollande.
Jean II d'Avesnes, on se le rappelle, avait succédé en 1299 à son neveu Jean I" dans le comté de Hollande, et, malgré la tentative du roi des Romains, Albert d'Autriche, pour récupérer ce territoire, il avait réussi à s'y maintenir (i). L'union personnelle créée ainsi entre le comté de Hainaut au sud et le comté de Hollande avec ses annexes frisonnes au nord des Pays-Bas, devait subsister jusqu'à l'époque bourguignonne. Ce fut un pas de plus fait dans la voie de la concentration territoriale, un prodrome de l'œuvre encore lointaine de Philippe le Bon. Brabant et Limbourg d'un côté, Hainaut et Hollande de l'autre forment donc pour ainsi dire, dès la fin du xiii^ siècle, les premières assises de l'État bourguignon. En 1299 comme en 1288, l'Empire ne réussit pas à reprendre les fiefs laissés
(1) Voy. le tome I de cet ouvrage (2® édit.), p. 38 1.
GUILLAUME l" D AVESNES 2^
vacants par l'extinction des dynasties qui les possédaient ; la place vide fut immédiatement occupée par un prince indigène, de sorte que la diminution du nombre des maisons régnantes en Lotharingie marcha de pair avec l'agrandissement de celles qui subsistaient.
En devenant comte de Hollande, Jean II d'Avesnes se trouva dans une situation toute pareille à celle qui avait été faite un siècle auparavant à son prédécesseur Baudouin VI quand il hérita de la Flandre. Le centre de ses intérêts se trouva brusquement déplacé. La Hollande, en effet, avec ses vieilles prétentions sur la Zélande, ses projets d'annexions dans les contrées frisonnes et ses villes maritimes dont le commerce commençait à rivaliser avec celui des ports flamands, présentait un bien plus vaste champ d'action que le Hainaut resserré entre le Brabant et la frontière française et sans débouché sur la mer. En recueillant ce superbe héritage, la maison d'Avesnes devenait tout à coup une puissance maritime et colonisatrice. Elle sut se montrer à la hauteur de sa tâche. Le fils de Jean 11^ Guillaume l" (i 304-1337) (i) fut à tous égards un des personnages les plus remarquables de son temps. La popularité qu'il s'acquit en Hollande comme en Hainaut témoigne déjà hautement de son habileté et de son intelligence. Bien différent de Louis de Nevers par exemple, ce prince wallon, appelé à l'âge de dix-sept ans à régner sur la région la plus purement germanique des Pays-Bas, sut admirablement s'adapter aux circonstances, s'identifier avec ses nouveaux sujets, éviter toute cause de froissements. Avec une souplesse vraiment extraordinaire et que l'on ne retrouve au même degré que chez certains princes autrichiens des temps modernes, il se fit une vie en partie double, de même qu'il institua pour les deux parties de ses États un double gouvernement. On le voyait en Hainaut rendre la justice comme ses ancêtres sous les chênes du Quesnoy, rompre une lance dans les joutes, organiser des fêtes et des banquets dans son hôtel de Valenciennes, puis, passant en Hollande, visiter les digues et les polders, entreprendre .des travaux d'assèchement, donner des chartes à ses villes,
(1) En Hollande il porte le nom de Guillaume III.
conférer avec les marchands, organiser l'administration de la Westfrise. Dans chacun de ses territoires il eut un conseil distinct, composé de gens du pays. Bien que le français fût sa langue maternelle, il se garda de l'employer dans les actes concernant ses sujets thiois. On ne put l'accuser ni dans l'un ni dans l'autre de ses comtés de favoriser les étrangers au détriment des nationaux, de bouleverser la coutume ou de violer les privilèges. Le Hainaut et la Hollande éprouvèrent également les effets bienfaisants de son règne. La noblesse hennuyère à laquelle le frère du comte, Jean de Beaumont, donnait l'exemple de toutes les vertus et de toutes les élégances chevaleresques, jeta alors ce vif éclat qui devait inspirer Jean le Bel et charmer l'imagination poétique de Froissart, tandis qu'en Hollande et en Zélande s'introduisait une administration excellente, que la turbulence de l'aristocratie était réfrénée et que les villes atteignaient aune prospérité jusqu'alors inconnue.
Guillaume P" ne réussit pas moins bien dans sa politique extérieure que dans son gouvernement. La paix qu'il conclut en 1323 avec Louis de Nevers fut en somme toute à son avantage, puisque, en retour de prétentions surannées sur la Flandre impériale, elle lui valut la possession incontestée de la Zélande. Depuis lors, sauf sa participation momentanée à la coalition de 1333 contre le Brabant, qui s'explique par son ressentiment contre le duc, il se garda soigneusement de s'immiscer dans les rivalités de ses voisins. Mais la neutralité qu'il s'appliqua à garder, ne le rendant suspect à personne, lui permit d'introduire partout son influence et son ascendant. Il conclut avec le Brabant un traité monétaire (1323), puis obtint plus tard pour son fils la main de l'héritière du duché ; il intervint comme médiateur dans les luttes sanglantes que se livraient dans le pays de Liége^ l'évêque et les communes; il fut le conseiller et l'allié intime du comte de Gueldre et put compter sur le dévouement des évêques de Cambrai et d'Utrecht.
Cette politique de neutralité si féconde dans Les Pays-Bas lui valut au dehors des avantages plus signalés encore. Guillaume fut tout d'abord comme son frère un allié et presque un client de
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la France. Cette attitude que lui imposait sa situation vis-à-vis des Dampierre perdit naturellement sa raison d'être avec la paix de 1323. Libre d'inquiétudes du côté de la Flandre, le comte put se passer désormais de l'appui du roi, et s'il se garda de rompre avec lui, il montre du moins à partir de cette date, une indépendance complète à son égard. Dès l'année suivante on le voit chargé par le roi des Romains, Louis de Bavière, de la délicate mission de s'enquérir des limites exactes qui, le long du Hainaut, séparent la France de l'Empire (i). A ce moment d'ailleurs, les bons rapports entre Louis et Guillaume étaient déjà anciens. Le comte s'était rallié dès 1 3 1 4 aux partisans du Bavarois et avait obtenu, pour prix de son adhésion, la renonciation solennelle aux prétentions léguées par Albert d'Autriche aux souverains allemands sur la Hollande et la Zélande (2). Il s'était borné d'ailleurs depuis lors à un dévoùment fort platonique, ayant bien soin de ne pas se laisser entraîner dans le conflit politico-religieux qui bouleversait l'Empire (3) et de ne se brouiller, pour une cause qui ne l'intéressait qu'autant qu'elle pouvait le servir, ni avec le pape ni avec la France. Il resta fidèle à cette conduite, même lorsque Louis, l'année même où il fut frappé de l'excommunication (1324), eut épousé sa fille Marguerite. Cette excommunication profita à Guillaume au lieu de lui nuire, car elle lui valut la bienveillance du pape qui craignait de le voir entrer dans le camp de l'empereur. C'est ainsi qu'il obtint du Saint- Siège, en 1327, les dispenses nécessaires au mariage de sa fille Philippine avec le jeune roi d'Angleterre Edouard III.
Ce mariage qur scella la longue alliance de la maison d'Avesnes avec les Plantagenets ne fut pas un simple coup de fortune. Dès les premières années de son règne, Guillaume avait été amené par les intérêts commerciaux des villes hollandaises à nouer des rapports étroits avec l'Angleterre. Lorsque la reine Isabelle, fuyant son mari Edouard II, passa sur le
(1) Monuments pour servir à l'histoire des provinces de Hainaut, Namur et Luxembourg t. III, p. i85 (Bruxelles, 1874).
(2) Ibid., p. 43.
(3) K. Kunze, Die politische Stellung der niederrheinischen Fiirsten in der Jahren i3 14-1334 (Gôttingen, 1886).
continent avec son fils, le comte de Hainaut s'indiquait tout naturellement à elle comme l'instrument de la tentative hardie qu'elle avait conçue de renverser Edouard et de donner la couronne au prince de Galles. Guillaume n'hésita pas à lui promettre ses services. Il mit à sa disposition la brillante chevalerie du Hainaut et les navires de ses ports. On sait comment l'entreprise commandée par Jean de Beaumont réussit (sept. 1326) et comment Edouard III reçut la couronne enlevée à son père. Son union avec Philippine^ à York, le 25 janvier 1328, fut le prix dont il paya les services de Guillaume. Désormais, celui-ci. beau-père à la fois du roi d'Angleterre et de l'Empereur, se trouvait dans une situation telle que n'en avaient connue encore aucun des princes des Pays-Bas. C'est lui qui était appelé à jouer parmi eux, au début de la guerre de Cent Ans, le rôle essentiel. Mais ce grand événement ne devait pas seulement mettre en mouvement les princes belges. Il touchait de trop près les intérêts des villes pour qu'elles ne dussent pas nécessairement y prendre part et intervenir une fois de plus dans la vie politique.