LOUIS DE BOURBON
résolut de profiter du moment pour s'assurer non seulement le siège d'Utrecht, mais aussi celui de Liège. Pendant que les chanoines d'Utrecht élisaient leur prévôt, Ghisbrecht de Bréderode, il obtenait le désistement de Jean de Heinsberg, et proposait presque en même temps au choix de Calixte III, son bâtard David pour Utrecht, et son neveu Louis de Bourbon pour Liège. Il l'emporta sans peine de l'un et de l'autre côté, et ce double succès le dédommagea largement des énormes dépenses qu'avaient causées ses préparatifs de croisade et la fête du vœu du faisan. Cet habile homme savait compter, et sa politique bénéficia plus d'une fois de ses prodigalités apparentes.
Il fallut une expédition conduite par le duc lui-même pour avoir raison à Utrecht de la résistance des partisans de Bréderode (i). Du reste, cette expédition se borna à une démonstration militaire. L'évêché était depuis trop longtemps déjà soumis à l'influence hollandaise pour pouvoir échapper à la maison de Bourgogne. Le parti des Kabiljauws, tout puissant dans les territoires du nord depuis la mort de Jacqueline de Bavière, y favorisait partout les progrès de Philippe. Les mécontents durent se résigner à l'inévitable. Utrecht ouvrit ses portes et accepta, en se soumettant à son nouvel évêque, sa réunion au reste des Pays-Bas.
Philippe put croire un instant que l'annexion de Liège s'effectuerait plus facilement encore. Pendant qu'il conduisait ses troupes dans le pays d'Utrecht, il apprit que son neveu avait pris possession de la cité. Mais les apparences étaient trompeuses. Si les Liégeois, surpris par l'abdication de Heinsberg et d'ailleurs découragés par l'insuccès de leur dernière guerre contre le duc, n'avaient pas saisi les armes, ils étaient fermement résolus à ne pas permettre à Louis de Bourbon d'exercer sur eux la moindre autorité. Devant le péril dont cet instrument de la maison de Bourgogne menaçait leur indépendance séculaire, le chapitre (2) et les villes s'unirent en un
(1) P. J. Blok, Geschiedenis van het nederlandsche volk, t. II, p. 2o3.
(2) Le clergé liégeois était fort hostile au duc qui, continuant, mais avec bien plus d'énergie, la conduite des ducs de Brabant, taxait ses biens dans le Brabant. Voy. Jean de Stavelot, p. 38o, 382. Ea 1441, il avait protesté contre la décime sur les biens d'Église que le pape avait accordée à Philippe. Ibid., p. 473, 486, 490, 492, 5o4-5o5.
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même sentiment de résistance : comme les Clauwaerts flamands au commencement du xiv® siècle, les démocrates, partout revenus au pouvoir pendant les dernières années du règne précédent, confondirent leur cause avec la cause nationale. Tls abandonnèrent leur ancien nom de Haidroits pour prendre celui de « Vrais Liégeois (i) ». Remuant, exalté, se recutant surtout parmi les jeunes gens et les « afforains •», ce parti devint rapidement populaire. La sincérité de la haine qu'il portait au nouveau prince rallia le pays autour de lui, et c'est au milieu d'un peuple déjà à demi soulevé que Louis de Bourbon fit pompeusement sa joyeuse entrée le 13 juillet 1456.
Il n'avait que dix-sept ans et était, dit Philippe de Commines, « un homme de bonne chère et de plaisir et peu connoissant ce qui luy estoit bon ou mauvais (2) ». Il eût possédé d'ailleurs les plus rares qualités d'intelligence et d'énergie qu'il ne fût certainement point parvenu à se faire accepter de ses sujets. Pour se les concilier, en effet, il eût fallu recourir au seul moyen qu'il ne pouvait employer : une rupture avec le duc de Bourgogne. Il eut beau affirmer sa volonté de gouverner conformément aux privilèges du pays, et remplacer par des Liégeois les conseillers bourguignons de son entourage, ces tentatives de rapprochement furent interprétées comme des preuves de faiblesse et n'aboutirent qu'à enhardir l'opposition. Personne ne croyait à la sincérité de ses promesses. Quoi qu'il fît, il restait aux yeux des Vrais Liégeois le lieutenant chargé par Philippe le Bon de mettre fin à l'autonomie des villes et des métiers. Ils repoussèrent obstinément toutes ses avances et accentuèrent leur hostilité à mesure que le prince cherchait à se rapprocher d'eux. « Dès l'avènement de l'évêque, dit le chroniqueur Adrien d'Oudenbosch, les maîtres^ les conseillers et les métiers de la cité commencèrent à devenir intraitables et à étendre démesurément leurs franchises (3). » Les derniers vestiges du « régiment de Heinsberg » furent emportés. Comme au temps de Jean de Bavière, les artisans s'emparèrent de
(1) C'est par cette expression qu'ils sont désignés dans la chronique d'Adrien d'Oudenbosch.
(2) Philippe de Commines, Mémoires, éJ. Dupont, t. II, p. 11 5. (3J Adrien d'Oudenbosch, loc. cit., col. i23o.
LES « VRAIS LIEGEOIS » 2'J 'i^
nouveau du gouvernement direct, les assemblées générales de la commune au palais rentrèrent en vigueur, les magistrats municipaux usurpèrent la juridiction épiscopale. Les bourgeois forains se hâtèrent de profiter de la situation. De toutes parts, ils eurent recours, contre les officiers du prince, aux maîtres de la cité et des bonnes villes ; des gens du plat-pays s'affilièrent en masse aux corporations de métier, et prirent bientôt une part prépondérante à la vie politique urbaine. La bourgeoisie résidente, aux mains de laquelle on avait cherché, sous le règne précédent, de remettre l'administration locale, fut rapidement débordée par une foule de nouveaux venus.
Dès lors il fallut abandonner tout espoir de transaction. L'évêque ayant un jour déclaré devant le peuple qu'il était prêt à maintenir les coutumes « laudables » (c'est-à-dire justes ou légales) : « O bonnes gens, » s'écria Guillaume de la Violette, un des maîtres de la ville, « on veut vous enlever vos franchises par des mots que vous ne comprenez pas ! Qu'est-ce que laudable? Est-ce du latin, est-ce du français? En tous cas ce n'est pas du thiois ! » Et la foule répétant après lui : « laudable ! laudable ! » couvrit l'évêque de railleries et de huées (i). Il n'était pas besoin de beaucoup de scènes semblables pour faire sentir à Louis de Bourbon qu'il se trouvait en présence d'un j>arti pris d'hostilité. Il devait ou abdiquer, ou s'engager dans la même voie qu'avait suivie jadis Jean de Bavière. Il se décida en 1458 à se retirer à Huy. Ce départ équivalait à une déclaration de guerre. Comme l'évêque, avant de partir, avait déposé son mayeur, interrompant ainsi l'exercice légal de la justice dans la cité, « Ne croyez pas, lui écrivirent les Liégeois, que nous vous pennettrons de faire de notre ville un village sans loi. Si vous retirez votre mayeur, nous nous adresserons à notre avoué pour nous constituer des juges et un tribunal (2) ».
Pendant que la mésintelligence allait croissant entre le prince et les villes, une furieuse insurrection se préparait dans le plat-pays. Depuis longtemps, l'exercice de la juridiction
(1) Adrien d'Oudenbosch, loc. cit., col. laSS. i
(2) « Vos aufertis nobis legem, sed non putetis quod permittemus de civitate nostra fieri unam villam campestrem sine lege. » Ibid., col. 1238.
HIST. DE BELG. ig
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ecclésiastique donnait lieu à des abus auxquels, depuis le commencement du xv® siècle, on avait cherché vainement à remédier « pour eskiver le vexation et travailhe de common pueple (i) ». Ces abus devinrent intolérables sous Louis de Bourbon. Les Brabançons qui l'avaient accompagné en grand nombre dans la principauté, s'étaient fait attribuer des charges de procureurs, dans lesquelles ils ne voyaient qu'un moyen de s'enrichir. S'ils évitèrent prudemment de froisser trop ouvertement les bourgeoisies, ils ne gardèrent aucun ménagement dans les parties rurales du pays. On ruinait les plaideurs en assignations, en frais, en procédures latines compliquées et d'autant plus odieuses qu'elles étaient incompréhensibles. Le comté de Looz eut surtout à souffrir. Ses habitants, après avoir vainement protesté auprès de l'évèque, résolurent de se faire justice à eux-mêmes. Le mouvement commença par les pauvres et les jeunes gens. Portant au chapeau comme signe de ralliement une image grossière représentant un homme armé d'une massue, des bandes d'émeutiers se mirent à parcourir la contrée, chassant et massacrant les procureurs. La révolte, née dans les environs de Hasselt, se propagea rapidement (2). Dès le commencement de l'année 14.61, elle avait envahi tout le nord de la principauté et pris les allures et la gravité d'une véritable guerre de paysans. Ce ne fut plus seulement contre les procureurs, c'est contre le clergé tout entier que se déchaînèrent les Cluppelslagers .
Comme on devait le voir en Allemagne au xvr siècle pendant la guerre des paysans, un certain nombre de nobles, soit par ambition, soit dans l'espoir de rétablir une fortune délabrée, soit par haine du clergé, soit enfin par hostilité contre
(1) St. Bortnans, Ordonnances, t. I, p. 383. — En 1445, Jean de Heinsberg avait réformé les statiita synodalia « ad refraenandum excessus procuratorum fiscalium ». Adrien d'Oudenbosch, loc. cit., col. 121 5.
(2) Sur ce soulèvement, qui n'a pas encore été étudié en détail malgré tout l'intérêt qu'il présente pour l'histoire sociale du xv» siècle, voy. Adrien d'Oudenbosch, col. 1241 et suiv., la chronique de Jean de Los dans les Documents relatifs aux troubles du Pays de Liège, etc. publiés par de Ram, p. g et suiv., ainsi que les documents imprimés ibid., p. 484 et suiv. — L'explosion de la révolte dans le pays de Looz explique le rôle considérable joué dans les événements postérieurs par des chefs d'origine tlamande, comme Raes de Heers, Jean De Wilde, Vincent de Buren.
RAES DE HEERS 275
l'évèque et le régime bourguignon, prirent la direction du mouvement. Parmi eux se détache la figure énergique et violente de Raes de Heers (i). C'était un véritable condottiere né pour l'action et les aventures que ce chevalier lossain qui semblait destiné par sa naissance à l'existence besogneuse et monotone de la petite noblesse rurale. Il avait eu une jeunesse orageuse. Une brouille avec son père, qu'il avait fini par dépouiller de ses biens, lui avait valu l'inimitié de l'évèque et l'avait rendu odieux aux gens de sa classe, qu'il affectait depuis lors de mépriser. L'espoir de jouer un rôle politique l'avait fait s'affilier à la bourgeoisie foraine de Liège, où il était inscrit dans le métier des forgerons. Le soulèvement des Cliippelslagers venait à point pour le tirer de l'obscurité. Il s'y jeta avec la fougue de sa nature passionnée. L'union des paysans soulevés avec les mécontents des bonnes villes était trop avantageuse aux deux partis pour qu'elle pût tarder à s'effectuer. Instigués probablement par Raes, que .sa qualité de bourgeois forain de la cité désignait comme négociateur, les Cliippelslagers demandèrent l'intervention des maîtres de Liège. Ceux-ci s'empressèrent d'agir. En dépit des protestations de l'évèque et au mépris des privilèges du clergé, ils décidèrent d'entamer une enquête, et citèrent devant eux les procureurs des cours spirituelles et les archidiacres du diocèse.
Les troubles provoqués dans le pays de Liège par l'avènement de Louis de Bourbon survenaient à point nommé pour le roi de France. Il résolut aussitôt d'en tirer parti contre la puissance bourguignonne. Dès 1457^ 1® bruit s'était répandu dans l'entourage de Philippe le Bon que les Liégeois, instigués par Charles VII, « a voient mis leurs bannières sur le marché en signe de guerre et se vouloient mouvoir contre luy et invader son pays de Haynau (2) ». Si ces premières rumeurs étaient exagérées, le duc avait pu se convaincre depuis lors que l'influence française gagnait rapidement du terrain dans la principauté. En 1459, il se plaignait que le roi y eût envoyé
(1) Sur cette curieuse figure voy. Zantfliet, loc.cit., col. 3.38; Jean de Stavelot, p. 433; Adrien d'Oudenboscii, col. 1244.
(2) Chastellain, t. III, p. 365.
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son maréchal pour exciter une agitation contre lui, et il apprenait bientôt que les bonnes villes avaient prié Charles d'intervenir comme arbitre entre elles et l'évêque. Enfin, en 1460, le roi, démasquant ses projets, avait placé à Liège comme gardiens les baillis de Vermandois et de Vitry (i). Sa mort, survenue quelques mois après, empêcha seule la guerre d'éclater.
L'avènement de Louis XI remplit tout d'abord les Liégeois de stupeur. Jusqu'alors ils avaient considéré ce prince comme un protégé de la maison de Bourgogne, et ils savaient que, pendant son séjour à Genappe, il les avait accusés de vouloir s'emparer de lui pour le livrer à son père. Ils se hâtèrent de charger une ambassade de lui porter leurs excuses. Arrivée en tremblant à Paris, elle y reçut un accueil inattendu. Elle ne quitta le roi qu'après avoir conclu une alliance formelle (2). Les députés du chapitre et de la noblesse, il est vrai, refusèrent de s'engager, mais ceux des bonnes villes acceptèrent sans balancer le pacte qui leur était offert. Aveuglés par leur haine pour Philippe le Bon et par leur attachement à leurs franchises, ils se fièrent aux promesses du roi ; ils ne comprirent point qu'il ne voyait en eux qu'une arme contre la maison de Bourgogne, et, qu'après les avoir poussés à une lutte inégale, il les sacrifierait sans pitié, les abandonnant au moment décisif, comme Richard II avait jadis abandonné les Gantois à Roosebeke. Conduit désormais par cet impitoyable génie, le Pays de Liège perdait la direction de lui-même et n'était plus, aux mains de Louis XI, qu'un instrument qu'on rejette après l'avoir brisé.
En même temps que l'alliance de Louis XI avec les Liégeois détruisait les dernières illusions de Philippe le Bon sur les sentiments du roi à son égard, elle poussait enfin Louis de Bourbon à un éclat. Il lança l'interdit sur la cité, et ce fut à son tour de se refuser à toute tentative de conciliation. « Vous m'avez abandonné et vous faites ce que vous voulez », dit-il aux
(i) Du Fresne de Beaucourt, op. cit., t. VI, p. 221, 286. Cf. de Ram, op. cit., p. 482.
(2) Adrien d'Oudenbosch, loc. cit., col. 1247-1250.