LES LIEGEOIS ET LOUIS XI
délégués du chapitre, « pour moi, je fais ce que je peux. Je crois pourtant que je redeviendrai un jour seigneur de ce pays (i). » Sa conduite désormais était irrévocablement arrêtée. Il avait résolu de faire prononcer par le pape entre lui et ses sujets, puis, la sentence rendue, de recourir pour son exécution au duc de Bourgogne. Si la guerre ne répondit pas immédiatement à la proclamation de l'interdit, c'est que Louis XI la jugeant inutile en ce moment, en dissuada les Liégeois. Il avait résolu d'attaquer tout d'abord la maison de Bourgogne par la diplomatie, et il avait besoin de la paix pour négocier le rachat des villes de la Somme et intriguer avec les Çroy contre Charles le Téméraire. Il n'entendait pas que ses alliés gaspillassent prématurément leurs forces. Il chargea son fidèle Tristan l'Ermite de leur recommander la sagesse et la prudence et d'attendre la mort de Philippe le Bon avant de prendre les armes. Telle était la confiance qu'il avait su inspirer au peuple de la cité que l'on suivit tout d'abord ces conseils (2). Les Liégeois se bornèrent à en appeler à Rome de la condamnation lancée contre eux par l'évêque.
Mais lorsque la réconciliation de Philippe avec son fils et la disgrâce inattendue des Croy eurent irrémédiablement brouillé la France et la Bourgogne, ils ne purent maîtriser plus longtemps leur impatience. Depuis le départ de Louis de Bourbon, une foule « d'afforains » et de mécontents avaient envahi la cité et y faisaient la loi. Tout gouvernement régulier avait disparu devant la domination d'une foule excitée, crédule, et de plus en plus portée aux résolutions extrêmes par les discours de ses tribuns. Parmi ceux-ci, Raes de Heers avait acquis rapidement par son éloquence familière et brutale, par ses allures soldatesques, par le mépris qu'il affichait pour la noblesse, une influence sans rivale. Lorsque, après les plaintes de l'évêque, le pape eut fulminé l'excommunication contre la cité, il avait
(1) «Vos me reliquistis et facitis quod vultis, ego facio quod possum. Puto tamen quod adhuc ero dominus patriae. » Adrien d'Oudenbosch, loc. cit., col. 1238. Cf. encore ibid., col. 1260 : «Vos facitis quod vultis et ego facio quod possum, et quia dicitis omnia ad francisias pertinere et ego contradico. » — Sur les griefs de l'évêque, voy. de Ram, op. cit., p. 5o3 et suiv.
(2) Adrien d'Oudenbosch, col. i263, i265.
2/8 LES GUERRES LIÉGEOISES
audacieusement affirmé que la bulle était fausse (i) et forcé les prêtres à continuer, sous peine de mort, la célébration des offices.
L'imminence de la rupture entre Louis XI et le duc de Bourgogne l'enhardit à une démarche dont devait enfin sortir la guerre qu'il appelait de tous ses vœux. Malgré les efforts du chapitre et des éléments modérés de la cité et des bonnes villes, il fit décider par le peuple la destitution de Bourbon et l'élection d'un mambourg. Une lettre du roi de France, recommandant pour ces fonctions le comte de Nevers, qui venait de briser avec la maison de Bourgogne et de revendiquer le Brabant, arriva trop tard (2). Déjà les Liégeois avaient obtenu le consentement de Marc de Bade, frère du marquis de Bade, qui fit sa joyeuse entrée dans la cité le 22 avril 1465. Il y fut accueilli avec enthousiasme. Il jura le maintien de la paix de Fexhe et de toutes les franchises, accepta les conseillers qu'on lui imposa, et se laissa donner pour chancelier le sire de Buren qui ne savait pas même le latin (3) ! En même temps, il reconnaissait Louis XI comme souverain seigneur, faisait, au nom du roi, distribuer de l'argent aux métiers, envoyait son frère lever des troupes dans le pays de Bade. Un traité par lequel Louis XI s'engageait à mettre deux cents lances à la disposition des Liégeois et à envahir le Hainaut pendant qu'ils attaqueraient eux-mêmes le Brabant^ acheva de porter leur confiance à son comble (4). Dès le mois d'août, pendant que les Dinantais pillaient le Namurois, ils se jetaient dans le duché de Limbourg et le ravageaient avec fureur.
Ils ne devaient pas tarder à se repentir de leur précipitation. Quelques semaines après les avoir assurés de son concours, Louis XI perdait la bataille de Montlhéry, et, le 5 octobre,
(1) Il profita de l'ignorance du peuple en cette circonstance comme dans tout le reste de sa carrière. Le motif qu'il lui donna pour prouver la fausseté de la bulle fut qu'elle n'était pas écrite de la main du pape !
(2) Adrien d'Oudenbosch, loc. cit., col. 1268.
(3) Ibid., col. 1277. — Déjà les députés liégeois envoyés pour parlementer avec le légat du pape deux ans auparavant, ne savaient pas le latin. Un tel fait prouve suffisamment combien la ville se trouvait alors soumise au pouvoir de la foule.
(4) Gachard, Collection de documents inédits, t. II, p. 197.