SAC DE DINANT
L'armée bourguignonne arriva sous les murs de Dinant le 18 août 1466. Le pays était décidé à défendre la ville. Les métiers prirent les armes et l'on convoqua tous les habitants de la Hesbaye au-dessus de quinze ans. Mais Dinant avait trop présumé de ses forces. Foudroyé par l'artillerie bourguignonne, il dut se rendre sans conditions après sept jours de siège. Il n'avait point de merci à attendre : Charles était résolu à faire un exemple et à terroriser à la fois par l'horreur de sa vengeance, le roi de France, les Liégeois et ses futurs sujets. Il avait amené avec lui dans une litière son père impotent et tombé en tutelle. Il donna au vieillard le spectacle de l'incendie de la ville, puis marcha sur Saint-Trond. A la nouvelle de la prise de Dinant, les Liégeois, dans le premier moment de fureur, s'étaient soulevés contre leurs chefs qu'ils accusaient de les avoir retardés par trahison. Ils massacrèrent un des maîtres à temps, et Raes de Heers lui-même fut obligé de se cacher pour éviter la mort. On sortit pourtant à la rencontre de l'ennemi que l'on atteignit près de Waremme. Charles ne s'attendait pas à être attaqué; ses divers corps de troupes étaient séparés les uns des autres, et peut-être les Liégeois l'eussent-ils emporté s'ils avaient profité du moment (i). Mais ils hésitèrent, ouvrirent des pourparlers et consentirent à livrer trois cents otages comme garantie de l'exécution de la paix faite l'année précédente.
On s'aperçut bientôt que ce nouvel arrangement n'avait pas dénoué le conflit. Des difficultés surgirent aussitôt. Les églises, invoquant leurs privilèges, refusaient de contribuer au payement des amendes dues au duc de Bourgogne, et le peuple prétendait ne pas payer sans elles. Louis de Bourbon ne voulait rentrer à Liège qu'accompagné de ses conseillers, que la cité s'obstinait à ne pas recevoir. Ces querelles permirent à Raes de Heers et à ses partisans de reprendre leur ascendant sur la foule. La cité, refuge d'une quantité de Dinantais ruinés, poussés au désespoir et n'ayant plus rien à perdre, adopta une attitude plus violente que jamais. Raes y institua une véritable dictature. Le cloître de Saint-Paul, où il fixa sa résidence,
(1) Philippe de Commines, Mémoires, éd. Dupont, 1. 1, p. 1 19,
282 LES GUERRES LIÉGEOISES
devint le siège d'une sorte de gouvernement révolutionnaire. Un conseil secret, fait de bannis et de pauvres gens, s'y établit en permanence à côté de lui. On organisa une milice chargée de rechercher les suspects et les traîtres (i). Un régime de terreur pesa désormais sur la ville. Les partisans de Bourbon furent précipités dans la Meuse ; le spectacle journalier des supplices rendit le peuple sanguinaire. On construisit un échafaud, à la demande de la foule qui se plaignait de ne pas jouir du spectacle des décapitations exécutées trop bas sur les degrés de la cathédrale (2). Les otages pressaient-ils leurs compatriotes, dans des lettres suppliantes, d'exécuter les conditions de la paix qui devaient les délivrer, Raes les traitait d'esclaves. Il alla jusqu'à empêcher leurs femmes et leurs enfants de se montrer aux assemblées du peuple, qu'ils auraient pu attendrir (3).
La nouvelle de la mort de Philippe le Bon donna lieu à des manifestations de joie et de haine. On alluma des brasiers dans les rues pour y jeter de petites figures à l'image du duc, symboles de son âme condamnée aux feux de l'enfer (4). Au milieu de cette exaspération des esprits, le souvenir de la perfidie de Conflans s'était dissipé. L'avènement de Charles le Téméraire rendit facile à Louis XI une nouvelle entente avec les Liégeois. Le 23 juillet 1467, un des chefs de la Verte Tente prenait solennellement possession du pays, devant notaire, au nom du roi de France et du comte de Nevers (5). Cette comédie eut l'effet qu'en attendait le roi. Ne doutant plus désormais de l'appui de la France, les Liégeois prirent hardiment l'offensive. Le 31 août ils marchent contre Huy, où l'évèque tient toujours résidence avec la plus grande partie du clergé, s'en emparent par surprise et pillent les richesses qui y sont accumulées. L'enthousiasme guerrier qui s'est emparé de leurs âmes revêt maintenant des formes religieuses. On apporte dans la cité une image miraculeuse de
(1) Adrien d'Oudenbosch, loc. cit., col. i3o3 et suiv.
(2) Ibid.,co\. i3o8.
(3) Ibid, co\. i3o8.
(4) Ibid., co\. i3o8.
(5) Ibid., co\. i3o8.