‹ Histoire de BelgiqueChapitre 134 sur 203 · POLITIQUE DE CHARLES A PARTIR DE 147O · texte numérisé non relu

POLITIQUE DE CHARLES A PARTIR DE 147O

dans les Pays-Bas. En même temps, il signait un traité avec les Suisses (13 août 1470) (i), se ménageait des intelligences dans les villes de la Somme et jusque dans la propre famille du duc, que l'un de ses frères bâtards abandonnait pour passer à la France. Enfin, traitant Charles en vassal rebelle, il envoyait un huissier du parlement le citer à comparaître devant lui, comme coupable de félonie.

Les hostilités commencèrent en février 1 47 1 , après qu'Amiens eut ouvert ses portes à une garnison française (31 janvier 1 47 1). Pendant qu'il envoyait des secours à Edouard IV rentré en Angleterre pour combattre Warwick, Charles, assuré de la coopération du duc de Guyenne, envahissait la Picardie. Mais le peuple se prononça énergiquement contre lui : la maison de Bourgogne n'était plus désormais pour le royaume qu'une étrangère et qu'une ennemie. Le sentiment national se souleva, les villes résistèrent, et un long siège ne put vaincre l'obstination héroïque de Beauvais. Cependant la victoire d'Edouard IV et la mort de Warwick à la bataille de Barnet, exposant la France aune attaque combinée du Bourguignon et de l'Anglais, Louis XI se hâta d'accepter une trêve (octobre 147 1).

La mort inopinée de Guyenne (28 mai 1472), que Charles accusa le roi d'avoir empoisonné, servit de prétexte à une nouvelle agression. Cette fois le duc était bien résolu à une guerre sans merci. Il parlait à ses confidents de démembrer le royaume, qu'il aimait tant, disait-il, qu'au lieu d'un roi il lui en souhaitait six. En possession d'une armée permanente depuis l'année précédente, il commence dès lors à accabler ses sujets d'énormes impôts, et rêve de se constituer la plus belle armée de l'Europe, de même qu'il en possède déjà l'artillerie la plus formidable. Disposant d'un puissant instrument de guerre, il perd de vue le possible et le réel, et se lance à corps perdu dans une politique de conquêtes et d'aventures. La brutalité de son caractère se révèle en même temps que grandissent ses appétits. Conduite par lui, la guerre prend des allures violentes et cruelles (2) qui, au lieu de terroriser l'adversaire, exaspèrent sa résistance. Une

(1) Commines, éd. Godefroy-Lenglet, t. III, p. iSg.

(2) Commines, éd. Dupont, 1. 1, p. 277.

fois de plus, pourtant, Louis XI se déroba : une nouvelle trêve fut conclue le 3 novembre 1472 (i). Constamment renouvelée depuis lors, elle servit au roi de bouclier contre son fougueux adversaire. Mais ni lui ni Charles ne cherchèrent à la transformer en paix définitive. Pendant que le duc courait fiévreusement à de nouvelles entreprises, dont le succès lui aurait permis de se retourner ensuite vers la France et de l'écraser, Louis faisait naître les obstacles sous ses pas, déjouait ses plans et tendait patiemment autour de lui les fils de ses intrigues.

Charles ne devait plus dès lors laisser ses troupes en repos. Il ne les ramena de France que pour les diriger vers la Gueldre (2). Déjà Philippe le Bon avait préparé l'annexion de ce territoire, environné de trois côtés par les domaines bourguignons. Son successeur résolut de hâter le dénouement. La brouille survenue entre le vieux duc Arnold et son fils Adolphe lui donnait les moyens d'intervenir. Il s'était emparé d'Adolphe, lui avait assigné pour prison le château de Courtrai, et s'était fait céder par Arnold, d'abord à titre d'avoué (147 1) puis à titre d'engagiste (7 décembre 1472), le duché de Gueldre et le comté de Zutphen. La mort du vieux duc, le 23 février 1473, lui permettait de prendre possession de ces territoires. Cependant les Gueldrois, pas plus que jadis les Liégeois, ne voulaient devenir bourguignons. Les Etats, qui à la faveur des discordes de la maison régnante s'étaient emparés du gouvernement, prétendaient conserver leur autonomie. Comme à Liège, le patriotisme local se doublait de la haine qu'inspirait la politique monarchique et la centralisation. Mais la puissance militaire de Charles défiait toute résistance. Après avoir acheté les droits de Gérard de Juliers sur la Gueldre, il entra en campagne. Foudroyé par son artillerie, Nimègue ouvrit ses portes après trois semaines de siège, et sa reddition provoqua la soumission complète du pays. Le vainqueur s'empara des deux fils d'Arnold qu'il envoya à Gand, et il prit le titre de duc de Gueldre. Il touchait maintenant au Rhin et pénétrait en Allemagne.

(1) Commines, éd. Godefroy-Lenglet, t. III, p. 23i .

(2) Pour tout ce paragraphe cf. I. A. Nijhoff, Gedenkwaardigheden zcit de geschiedenis van Gelderland,\. V, p. ix etsuiv. (Arnheim, t85ij.

l'entrevue de trêves 301

L'empereur laissa s'accomplir cette nouvelle conquête. Après des fiançailles éphémères avec Nicolas de Calabre, héritier des domaines de la maison d'Anjou, la main de Marie de Bourgogne se trouvait de nouveau disponible, et Charles venait de renouer, à son sujet, des négociations avec les Habsbourg (i). Il n'en avait pas fallu davantage pour lui assurer les dispositions pacifiques de Frédéric III. Mais l'annexion de la Gueldre ne paraissait pas au duc valoir la main de sa fille. Gonflé d'orgueil par son nouveau triomphe, il aspirait ouvertement à la couronne de roi des Romains ou au vicariat de l'Empire. Au mois de septembre 1473, il s'achemina vers Trêves où il devait rencontrer l'empereur, ne doutant pas d'en revenir ceint d'une couronne, et s'entourant à l'avance d'un appareil royal. Il n'aboutit qu'à une amère désillusion. Frédéric III hésita, au moment décisif, à conclure un marché qui l'eût mis à la discrétion du duc. De leur côté, plusieurs électeurs, le margrave de Brandebourg et les archevêques de Mayence et de Trêves, craignaient la puissance que l'union de Maximilien d'Autriche avec Marie de Bourgogne eût donnée à la maison de Habsbourg, et s'employaient activement à la faire échouer. Redoutant peut-être le sort de Louis XI à Péronne, l'empereur sauvegarda sa liberté par la fuite (2). Le 25 novembre, il quitta précipitamment la ville, laissant Charles exaspéré, et passablement ridicule au milieu des préparatifs solennels de son couronnement manqué. Tout ce que le Bourguignon retira de cette entrevue, qui pendant un moment concentra sur elle l'attention de l'Europe, ce fut l'investiture du duché de Gueldre. Il n'obtint pas même la ratification de ses autres fiefs des Pays-Bas ; sa situation dans l'Empire restait aussi confuse qu'auparavant.

Le dépit que sa retentissante déconvenue lui fit concevoir, trouva bientôt un nouvel aliment dans la conduite de Sigismond d'Autriche à son égard. Ce prince ne lui avait engagé ses domaines d'Alsace que dans l'espoir de l'amener à entre-

(1) Rausch, op. cit., p, 66 et suiv.

(2) Fr. Lindner, Die Zmammenkunft Kaiser Friedrich III mit Karl deni Kùhnen von Burgund, p. 91 (Greifswald, 1876).

prendre la guerre contre les Suisses, les éternels ennemis de sa maison. Mais ici du moins Charles agissait avec prudence. Soit qu'il méprisât la conquête des cantons, soit qu'il se rendît compte des difficultés d'une telle entreprise, il cherchait visiblement à vivre en bonne intelligence avec les montagnards. Cette réserve, jointe à la rupture du mariage projeté entre Marie et Maximilien, amena Sigismond à un revirement complet. Abandonnant le duc de Bourgogne, il conclut une alliance défensive avec les villes du Haut- Rhin (3 1 mars 1474) menacées par Hagenbach, et accepta VEwige Richtung qui réconciliait définitivement la maison d'Autriche avec les Suisses (i).

C'est grâce à l'habile diplomatie de Louis XI que ce résultat fut obtenu. Le roi, en effet, n'avait cessé dans les derniers temps de resserrer les liens qui l'unissaient aux Suisses, et son influence sur eux était maintenant toute puissante (2). Il retrouvait en Berne l'arme que le sac de Liège lui avait enlevée. Après avoir cherché vainement à tenir son adversaire en échec sur la Meuse, il allait pouvoir l'attaquer sur le Haut- Rhin et le détourner ainsi des Pays-Bas et des villes de la Somme. La tournure que prenaient les événements avait provoqué dès le mois de mars 1474, la révolte de l'Alsace. Un furieux soulèvement éclata à Brisac contre les mercenaires picards du duc de Bourgogne, et Hagenbach tomba au pouvoir de la bourgeoisie. Sigismond se décida alors à agir. Il avait reçu des villes du Haut- Rhin la somme nécessaire pour désengager ses terres. Le 6 avril, il l'offrit à Charles et déclara périmée la convention de Saint-Omer. Quelques semaines plus tard, le 9 mai, Hagenbach périssait sur l'échafaud (3)...

Bien qu'on eût cherché à sauver les apparences en condamnant Hagenbach comme criminel et non comme exécuteur des ordres de son maître, cette mort était pour le duc un

(1) Dierauer, Geschichte der Schwei^erischen Eidgenossenschaft,t. II, p. 180 et suiv. (Gotha, 1892). Toutey, op. cit., p. i25 et suiv.

(2) B. de Mandrot, Relations de Charles Vil et de Louis XI avec les cantons suisses (Zurich, 1881).

(3) H. Witte, Der Zusammenbruch der Biirgundischen Herrschaft am Oberrhein. Zeitschrift fur die Geschichte der Oberrheins, N. F"., t. II [1887J. Ch. Nerlinger, Pierre de Hagenbach et la domination bourguignonne en Alsace (Nancy, 1890).

outrage bien plus flagrant que ceux qu'il avait autrefois reçus des Liégeois et qu'il avait vengés si cruellement. Il devait rester profondément gravé dans cet esprit « de long souvenir et de grant retenance (i) », et les pendus de Granson l'expièrent plus tard. Si le châtiment en fut différé, c'est qu'une nouvelle entreprise qui devait punir l'empereur de sa conduite à Trêves retenait à ce moment le duc dans le nord.

Depuis longtemps déjà Cologne, métropole des deux diocèses orientaux des Pays-Bas, attirait vers elle l'attention de la dynastie bourguignonne. En 1463, Philippe le Bon avait cherché à faire obtenir à son neveu, l'évêque de Liège Louis de Bourbon, la succession de l'archevêque Dietrich von Mors (2). Ce candidat, il est vrai, avait été écarté au profit de Ruprecht, frère de Frédéric, comte palatin du Rhin. Mais la lutte qui n'avait pas tardé à s'engager entre Ruprecht et son chapitre, soutenu par les villes du diocèse, le contraignit bientôt à implorer l'appui de son puissant voisin. Dès 1469, il sollicitait les bons offices de Charles le Téméraire, et, en 1473, pendant la campagne de Gueldre, il venait, en suppliant, le saluer dans son camp de Zutphen. Si le duc, alors en pourparlers avec l'empereur, avait évité de s'engager, il agit tout autrement après l'entrevue de Trêves. Les avances de Ruprecht lui fournissaient l'occasion de laver l'affront qu'il venait de recevoir. Il prit solennellement l'archevêque sous sa protection (décembre 1473) ®t chargea des sergents de proclamer sa décision dans le pays de Cologne et d'y afficher ses armoiries. Frédéric III, de son côté, prenant en main la cause du chapitre, un choc devenait inévitable entre l'Empire et la Bourgogne.

Il fut pourtant retardé pendant quelques mois. En avril 1474, Charles s'excusait auprès de l'archevêque de n'avoir pu lui envoyer encore ses lances et ses bombardes (3). Il craignait

(1) Chastellain, t. VII, p. 229.

(2) H. Diemar, Die F.ntstehung des deutschen Reichskriegs gegen Her:{og Karl den Kiihnen von Burgund, p. 2 (Marbourg, 1896), à consulter également pour ce qui suit.

(3) Gachard, Bulletin de la Commission royale d'Histoire, Z^ série, t. XII [.871], p. 148.

certainement à cette époque une attaque de la France, dont il connaissait le récent traité avec les cantons suisses et qu'il savait en pourparlers avec l'empereur. Louis XI ne donna d'ailleurs aucune suite aux propositions d'alliance de ce dernier. Les événements prenaient une tournure trop favorable à ses intérêts pour qu'il risquât de s'engager dans une guerre. Il voyait avec joie son ennemi compliquer d'une expédition en Allemagne les difficultés que lui suscitaient déjà la révolte de l'Alsace et sa brouille avec Sigismond. C'eût été folie que de s'exposer à ses coups alors qu'il se chargeait lui-même de gaspiller son temps et ses forces. Pour le laisser libre du côté de l'Empire, le roi consentit donc, le 13 juin 1474, à un renouvellement de trêves. Pour Charles, il raisonnait tout autrement. Il était sur de triompher facilement de l'empereur et il comptait bien, après l'avoir mis hors de combat, se retourner vers la France et la châtier de sa complicité avec les Suisses. Le 25 juillet 1474, en partant pour le siège de Neuss, il concluait une alliance perpétuelle avec le roi d'Angleterre, Edouard IV, lui promettait de l'aider à reconquérir son royaume de France et s'engageait à le rejoindre à Calais dans un an (i). Ainsi, sur le point de commencer une guerre, il s'en mettait une seconde sur les bras et considérait déjà comme vaincu un ennemi qu'il n'avait pas encore abordé.

Jamais son armée n'avait été plus redoutable. A côté des bandes d'ordonnances formées de Picards et de Bourguignons, des mercenaires italiens y figuraient maintenant en nombre considérable. Le condottiere Campo-Basso venait de se mettre à la solde du duc qui cherchait également à se procurer les services du fameux vénitien Bartolomeo Colleoni(2). Ainsi, à mesure que la politique de Charles le détournait des Pays- Bas, l'élément étranger allait croissant parmi ses troupes. Les provinces flamandes et wallonnes réunies par Philippe le Bon étaient réduites à payer cette gendarmerie exotique employée par leur prince à des conquêtes lointaines et sans utilité pour

(1) Rymer, Foedera, t. V, 3« partie, p. 40.

(2) 11 négociait depuis 1471 avec Venise pour se l'attacher. Perret, op. cit., t. I, p. 567.

«lies. Une nouvelle aide de 500,000 écus, levée en 1473, avait porté à son comble le mécontentement de leurs habitants. Les Flamands surtout protestaient avec énergie. On rapportait au duc qu'ils « avoient tenu aucunes secrètes assemblées et conseilz par lesquelz ilz avoient délibérez de lui non faire assistence ne service à l'encontre de l'empereur ne du roy de France (i), » et à sa grande fureur, ils ne lui fournirent que très incomplètement les terrassiers, les chariots et les instruments de siège réquisitionnés au commencement de la campagne.

L'armée s'ébranla au mois de juin 1474, au milieu de l'attention passionnée de l'Europe. Son appareil formidable semblait présager l'écrasement de l'empereur. On s'attendait à de grandes choses, on sentait confusément que le moment était arrivé qui déciderait du sort de la Bourgogne, et ferait d'elle la puissance prépondérante en Occident ou marquerait le point de départ de sa décadence. Le camp de Charles regorgeait d'ambassadeurs chargés de surpendre ses projets, de supputer ses ressources et d'informer leurs maîtres de ses chances. Le roi de Danemark, le comte d'Oldenbourg^ les ducs de Saxe, de Bmnswick^ de Mecklembourg, les envoyés spéciaux du roi de Naples, de la république de Venise, de la duchesse de Savoie, du duc de Milan, lui constituaient un entourage qui, sur un théâtre plus modeste, fait songer à la clientèle de rois qui salua à Dresde, au mois de mai 1812, Napoléon V partant pour la campagne de Russie (2). Tandis qu'il dirigeait les opérations du siège de Neuss, le duc se plaisait à donner des fêtes splendides à cette galerie de princes, et, avec ses églises, ses marchés, ses pavillons décorés de vitraux peints de riches couleurs, la ville de bois qu'il avait fait élever sous les murs de la place, ne frappait pas moins l'imagination du spectateur que le nombre

(1) Gachard, Documents inédits, t. I, p. 25o,

(2) Gommiiies, éd. Godefroy-Lenglet, t. II, p, 214.

HIST. DE BËLG. 20

prodigieux des bombardes bourguignonnes et la belle tenue des soldats. Jusqu'au delà des Alpes, les péripéties de la lutte tenaient toutes les cours en suspens. On annonçait tantôt la défaite du duc, tantôt sa victoire. La duchesse de Savoie, menacée par les Suisses, attendait dans une angoisse mortelle l'issue du conflit, tandis que Louis XI espérait haineusement qu'un boulet bien ajusté le débarrasserait de son rival (i).

Mais l'agression bourguignonne qui, en 1471, avait déjà surexcité en France le sentiment national, eut en Allemagne le même résultat. Neuss tint aussi inébranlablement que Beauvais. Entouré des mercenaires français et italiens de Charles, il apparut comme le rempart de la race germanique contre l'invasion des « welches ». La haine dont le duc avait aperçu les premiers symptômes lors de la conquête de la Gueldre, dont il venait d'éprouver plus énergiquement les effets en Alsace, provoqua contre lui dans l'Empire une résistance presque générale. La maison de Bourgogne n'avait plusaffaire ici, comme dans les Pays-Bas, à un peuple chez qui une longue culture cosmopolite avait affaibli l'instinct de race^ et qui tendait depuis longtemps à l'unité politique. En devenant conquérante, elle sortait de son rôle. L'Allemagne^ indifférente à des régions qui avaient cessé en fait à lui appartenir, n'avait point secondé les efforts de Sigismond contre les progrès de Philippe le Bon en Belgique, mais elle se rallia sans hésiter autour de Frédéric III dès qu'elle vit menacée sa frontière du Rhin. Les bourgeoisies se distinguèrent par la violence de leur animosité. Se rappelant le sort de Liège et de Dinant, elles voyaient dans le duc l'ennemi mortel de l'indépendance urbaine. Le sentiment populaire lui prêtait une grandeur tragique. On le comparait à Alexandre, à l'Antéchrist. On en faisait un être surhumain et démoniaque ; sept ans après sa mort la croyance à son retour était encore répandue dans l'Empire (2).

Défendu par Herman de Hesse, Neuss défia tous les efforts de l'assaillant. Charles eut beau se multiplier, accomplir des

(1) Gingins La Sarra, op. cit., t. I, p. 28.

(2) E. Gothein, Politische iind Religiôse Volksbewegiingen vor der Reformaiion, p. 4 et suiv. (Breslau, 1878).

prodiges de travail, accumuler les batteries autour de la ville, endiguer un bras du Rhin, il n'avançait pas. Pendant onze mois, du 30 juillet au 15 juin, les murailles de la place, reconstruites à mesure qu'elles étaient emportées par les boulets, lui opposèrent un obstacle insurmontable. Pour la première fois, il donna le spectacle de ce terrible entêtement qui lui obscurcissait le cerveau et lui cachait la réalité. Ne comprenant pas les causes profondes de la résistance, il s'usa devant une bicoque. En même temps qu'il donnait à l'empereur le temps de s'armer, il permettait à Louis XI de machiner à l'aise contre lui. « Dieu lui avait troublé le sens, dit Commines, pour préserver le royaume (i). » Buté follement à son entreprise il laissait la France s'allier au nouveau duc de Lorraine, René de Vaudemont, et conclure en décembre un traité avec Frédéric IIL L'ambassadeur d'Edouard IV, arrivé au camp de Neuss dès la fin d'avril, le suppliait vainement de lever le siège et de réunir ses forces aux troupes anglaises qui allaient débarquer à Calais (2). Ce n'est que le 27 juin, et après avoir perdu encore un temps précieux à négocier avec l'empereur une paix qui devait enlever à son départ toute apparence de reculade, qu'il se résigna à battre en retraite. Mais il était trop tard pour frapper contre la France le coup formidable décidé l'année précédente. L'obstination du duc avait sauvé Louis XI et ruiné la coalition anglo-bourguignonne. Le 29 août, Edouard faisait la paix avec le roi, et Charles renouvelait de son côté, pour trois ans, la trêve de 1472 (13 sept.) (3).

Si l'échec du siège de Neuss n'était pas à proprement parler une défaite, puisque Charles ne se retira qu'après une convention où il traita d'égal à égal avec l'empereur, il n'en porta pas moins une grave atteinte au prestige bourguignon. Cependant l'armée ducale, encore intacte, restait la plus grande force militaire qui existât en Occident. Charles se consola facilement de ne pouvoir l'employer contre la France. Déjà il

(1) Commines, éd. Dupont, t. I, p. SSy.

(2) Gingins La Sarra, op. cit., t. [, p. 141, 154.

(3) Commines, éd. Godefroy-Lenglet, t. III, p. 409.

formait d'autres projets. La déclaration de guerre que René de Lorraine, se fiant à l'appui de Louis XI, venait de lui envoyer, lui donnait l'occasion d'une nouvelle conquête.

Réunie à ses domaines, la Lorraine achèvera de combler le vide, déjà fort diminué depuis l'annexion de l'Alsace, qui existe encore entre les Pays-Bas et la Bourgogne. Du Zuyderzée aux Alpes, le duc pourra ainsi voyager sur ses terres; la possession de Nanc}^ lui donnera contre la France une excellente base d'opérations, enfin, il reconstituera dans son entièreté le royaume de Lothaire II et de Zwentibold. Tournant désormais ses regards vers le sud, il s'abandonne à de nouveaux rêves de grandeur. La conquête du bassin du Rhône le dédommagera de son insuccès sur le Rhin. Ses récents alliés, la république de Venise, la duchesse de Savoie et le duc de Milan, lui ouvriront le chemin de la Méditerranée (i), et déjà il fait demander au vieux roi René de Provence de le reconnaître pour son héritier. Son imagination se donne libre carrière. L'Italie, qui depuis tant de siècles exerce son irrésistible séduction sur les conquérants, l'attire à son tour. Il cherche à se frayer la voie au delà des monts ; il continue à négocier avec Venise, resserre son alliance avec le roi de Naples et se croit sûr de l'amitié de Galéas Sforza qui n'attend que l'occasion de le trahir. Brûlant de se consacrer tout entier à ses nouveaux desseins, il se rapproche de ses anciens ennemis. Il cherche à amadouer Louis XI en lui offrant la main de sa fille pour le dauphin, et il signe la paix avec Frédéric III. Cependant ses mercenaires ont déjà envahi la Lorraine. Sans peine ils ont refoulé les contingents allemands et français venus au secours de René. Le 30 novembre 1475, l'armée bourguignonne entre dans Nancy (2).

L'invasion de la Lorraine raviva la terreur des villes du Haut-Rhin. Strasbourg redoutant une agression se mit en état

(1) Pour la politique italienne de Charles il faut consulter l'ouvrage cité de Perret. — Son alliance qui ne fut jamais bien solide avec Venise remonte à juin 1472 (t. I, p. 592). La duchesse de Savoie s'allia à lui en juin 1473 (t. II, p. 14) et Galéas Marie Sforza de Milan le 3o janvier 1475 (Ibid., p. 39).

(2) H. Witte, Zur Geschichte der Burgunderkriege. Das Kriegsjahr 14^5 Zeitschrift fïtr die Geschichte des Oberrheins, N. F., VIII [1893J, X [iSgSJ.

Page 1