GRANSON
de défense. Les cantons, avertis de la paix conclue entre le duc, le roi de France et l'empereur, tentèrent de leur côté de s'entendre avec Charles. Celui-ci, on l'a déjà vu, avait cherché depuis longtemps à éviter une guerre contre les paysans suisses qu'il méprisait et dont les vallées ne tentaient pas ses désirs de conquêtes. Mais pouvait-il poursuivre ses desseins dans le sud en laissant sur ses derrières ces belliqueux montagnards qui avaient chassé, l'année précédente, ses troupes de l'Alsace, et qui menaçaient la Franche-Comté de Bourgogne (i) ? La duchesse de Savoie ne le suppliait-elle pas d'ailleurs de châtier leurs incursions continuelles dans ses terres? Et de son côté, le duc de Milan ne promettait-il pas de seconder ses opérations et de prendre les confédérés à revers ? Bref, après une trêve qui expira le i^"" janvier 1476, il se décida à marcher contre eux. Il venait de s'emparer du château de Granson et d'en faire pendre les défenseurs aux créneaux, lorsque les Suisses le surprirent devant la place. Attaquée à l'improviste sur un terrain désavantageux par ces robustes adversaires, déroutée par leur manière de combattre, l'armée bourguignonne plia sous le choc, abandonnant ses bagages et son artillerie (3 mars). Ce fut tout d'abord un moment de stupeur. Malgré l'échec de Neuss, Charles passait encore pour invincible, et l'humiliation qui venait de lui être infligée portait un coup terrible à sa situation en Europe. Il ne songea qu'à s'en venger sur-lechamp. Il avait perdu peu de monde, et les bombardes de ses réserves pouvaient remplacer celles qui étaient restées aux mains de l'ennemi. Dès le lendemain de Granson, il affirmait qu'il rentrerait en campagne dans quinze jours, et il fit ce qu'il avait dit. Sans écouter les conseillers qui lui recommandaient d'éviter une nouvelle bataille avant de s'être assuré des dispositions de Louis XI, il ramène ses troupes dans les montagnes. Nerveux, angoissé, il rudoie ses soldats, les injurie, les accuse de trahison (2). Trop rapidement formée, son armée mataque
(i) Sur le caractère défensif des guerres de Charles contre les Suisses voy. H. Delbrûck, Die Perserkriege und die Burgunderkriege, p. 169 et suiv. (Berlin, 1887).
(2) Sur son état physique et mental à partir de ce moment, voir les curieux renseignements fournis par les ambassadeurs milanais dans Gingins La Sarra, op. cit., t. II, p. 57, 58, 104, 129.
de cohésion ; tous les renforts attendus ne sont pas arrivés ; des querelles éclatent entre les mercenaires italiens et les mercenaires picards et ruinent la discipline. Aucun homme de guerre ne croit au succès, et, plus les difficultés augmentent, plus le duc s'obstine et n'en fait qu'à sa tête, affectant une confiance absolue et dirigeant lui-même les opérations militaires. Cependant le duc de Milan et le roi de Provence, sentant craquer la puissance bourguignonne, reviennent secrètement à Louis XI. Au mois d'avril, René de Lorraine, à la tête d'auxiliaires français, rentre dans son duché. Enfin les Pays-Bas, exaspérés par de nouvelles demandes d'hommes et d'argent, sont à la veille d'une révolution; déjà un soulèvement éclate en Gueldre. Il ne reste à Charles que la duchesse de Savoie, réduite au rang de cliente et entraînée malgré elle dans la fortune bourguignonne. Les ambassadeurs milanais écrivent à leur maître qu'une catastrophe est prochaine, et Louis XI, attendant le moment d'agir, accourt s'installer à Lyon.
C'est là que lui parvint la nouvelle de la bataille de Morat (22 juin 1476). Cette fois la défaite était éclatante. Presque toute l'infanterie avait péri. Les richesses immenses et l'artillerie entassées dans le camp restaient aux vainqueurs. C'en était fait des dernières craintes que le duc inspirait encore. Devenu pour tout le monde un objet de dérision, il se voyait maintenant entouré d'ennemis déclarés. Les Suisses se préparaient à prendre l'offensive, et Louis XI, « pour protéger le duché de Savoie », dirigeait sa gendarmerie sur Grenoble. Il n'était que temps de céder devant l'orage, de se retirer vers les Pays-Bas, et de rallier les restes désemparés de l'armée sous les murs du château de Luxembourg, dont les caves contenaient un trésor de 450,000 écus et des quantités de bombardes.
Mais Charles n'est plus capable de réflexion. La vigueur de son tempérament et l'équilibre de ses facultés, déjà gravement compromis par l'état de nervosité où il vit depuis Granson, n'ont pu résister à la terrible secousse qui vient de les assaillir. Il faut le soutenir par des vins généreux, lui qui n'avait bu jusqu'alors que de la tisane, le saigner, lui appliquer