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CHAPITRE PREMIER

On a vu déjà que, depuis le milieu du xiv^ siècle, dans les territoires d'entre Meuse et Escaut, les villes, ou, pour parler plus exactement, les grandes communes, saisissent la direction du mouvement politique. Les deux autres ordres, le clergé et la noblesse, contraints de céder à leurs empiétements, sont refoulés dans une situation subalterne. En Flandre, l'assemblée des trois membres rend impossible la constitution d'Etats. Dans le Pays de Liège, la paix de Fexhe est impunément violée par la « cité ». En Brabant, profitant de la faiblesse de Jean IV, Bruxelles et Louvain s'emparent du gouvernement. Ainsi le mécanisme constitutionnel se trouve faussé. Une seule classe l'emporte au détriment des autres. On ne parvient plus à jouer un rôle politique qu'en s'affiliant à la bourgeoisie foraine. Les franchises municipales, démesurément étendues, s'opposent, dans tous les domaines, à l'exercice des droits d'autrui et au fonctionnement régulier de l'administration.

Bien que les premiers symptônes de cet état de choses remontent à l'époque où les villes se trouvaient encore au pouvoir du patriciat, c'est seulement à partir de la révolution

démocratique qu'il produit tous ses effets. Le triomphe des métiers sur les lignages et les geslachten n'a pas seulement pour résultat de décupler la force des bourgeoisies en intéressant tous leurs membres à la chose publique^ il exaspère en même temps l'esprit d'exclusivisme propre à la politique urbaine. L'organisation nouvelle que les villes se donnent après la victoire rappelle par son étroitesse et par la rigidité de ses formes, celle que les patriciens du xiii^ siècle avaient adoptée. Du jour où ils sont assurés contre un retour offensif de l'ennemi commun et où ils n'ont plus à veiller au maintien de leurs conquêtes, les métiers se replient, pour ainsi dire, sur euxmêmes et s'isolent les uns des autres. Leur âge héroïque est passé, et chacun d'eux/ne songe plus qu'à maintenir jalousement les privilèges qui lui sont conférés, qu'à sauvegarder sa situation vis-à-vis de ses voisins. La grande commune urbaine se divise en une foule de petites communes défiantes et égoïstes. Fixé une fois pour toutes, le nombre des corporations qui se partagent le gouvernement, sera désormais aussi immuable que jadis celui des lignages. Qu'une branche d'industrie périsse ou se développe, les métiers qui la représentent, abstraction faite du nombre de leurs membres et de leur importance sociale, conserveront leurs droits acquis et leur siège dans le conseil. On en arrive ainsi peu à peu à une situation analogue à celle des bourgs pourris d'Angleterre au xvii® et au xviii^ siècle : les cadres une fois établis ne changent plus, et l'on ne s'inquiète pas de savoir s'ils s'adaptent encore à la réalité et répartissent équitablement le pouvoir politique.

En même temps, à l'intérieur des corporations, s'affirme de plus en plus un esprit de protectionnisme outrancier. Chaque profession se transforme en monopole exclusif : à Namur, les parmentiers vont jusqu'à prétendre interdire aux mères de famille d'enseigner la couture à leurs filles (i). La « maîtrise » forme un privilège d'où l'on cherche à écarter les compagnons et les apprentis, pour le conserver à un petit nombre de familles d'artisans aisés. Les conditions d'apprentissage deviennent plus lourdes, les droits d'entrée sont renforcés. Un groupe

(i) J. Borgnet et St. Bormans, Cartulaire de Namur, t. III, p. 5 1.

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étroit de privilégiés se constitue au sein de chaque métier, et, par une conséquence inévitable, pousse à la dépopulation des villes, les entraves mises à l'acquisition de la maîtrise forçant une foule de gens à émigrer (i).

Une sorte de malthusianisme industriel, contrastant d'une manière éclatante avec l'exubérante vitalité d'autrefois, se manifeste désormais de toutes parts. A partir du commencement du xv'^ siècle la population urbaine n'augmente plus. L'accroissement incessant dont elle a donné le spectacle pendant trois cents ans s'arrête, et les enceintes que l'on a construites au siècle précédent avec une si belle confiance dans l'avenir, restent trop larges. Les seules villes qui attirent maintenant les hommes sont celles qui, comme Liège, voient se développer une nouvelle branche d'industrie, ou qui, comme Anvers, rompent avec les traditions du moyen âge et adoptent un régime nouveau. Sans doute la décadence de l'industrie drapière en Flandre et en Brabant explique en partie la situation, mais il faut constater aussi que les métiers, par leur étroitesse de vue et leur égoïsme, ont grandement contribué à cette décadence.

A cet exclusivisme interne répond à l'extérieur le protectionnisme le plus complet et le plus rigide. Chaque grande ville s'isole de ses voisins et se confine dans le cercle de ses intérêts immédiats. Le patriotisme local se substitue au patriotisme territorial si vivant au commencement du xiv^ siècle. On peut mesurer le changement qui s'est accompli dans les esprits en quatre-vingts ans, si l'on compare l'inspiration toute flamande de Van Velthem au sentiment exclusivement gantois que respirent les vers de Baudouin Van der Loren. A mesure qu'on

(1) A Bruxelles, en 1436, on décide de ne plus augmenter les droits de réception à la maîtrise et à l'apprentissage dans les métiers, parce que leur élévation force beaucoup de gens à quitter la ville pour aller ailleurs trouver un état (Henné et Wauters, Histoire de Bruxelles, t. 1, p, 245 [Bruxelles, 1845]). — En 1496 Philippe le Beau se plaint « des mauvaises coustumes qui par ci-devant ont esté entretenues ou fait des réceptions es mestiers de nostre dicte ville [de Bruges] et des sumptuosités et superflues despenses que pour icelles réceptions es mestiers ont esté introduites et entretenues jusques ores, au moyen desquelles plusieurs délaissent à venir demeurer en nostre dicte ville et accepter lesdis mestiers et feront de plus en plus se par nous n'y est pourveu et remédié. » Gilliodts Van Severen, Inventaire des archives de Bruges, t. VI, p. 417.

se rapproche du xv^ siècle, on voit la politique urbaine s'imprégner de tendances de plus en plus égoïstes. Sur la Meuse, Dinant et Bouvignes entreprennent une lutte qui ne finira que par la destruction de l'une d'elles (i), et, en 1468, les Maestrichtois viennent aider à la démolition de Liège (2) ; en Brabant, Anvers et Malines combattent pour la possession de l'étape du sel et de l'avoine (3) ; en Hollande, Dordrecht prétend se réserver le monopole de la navigation sur tous les cours d'eau (4); en Flandre, Gand s'empare de l'étape des grains, empêche Bruges de se raccorder à la Lys (5) et s'oppose impitoyablement au creusement de l'Yperlée, qui permettrait à Ypres, ruinée par la décadence de sa draperie, de conserver quelque activité (6).

Jalouses les unes des autres, les grandes cités ne souffrent d'autre part aucune intervention étrangère dans leurs châtellenies. Elles s'instituent chef-sens des échevinages subalternes dont elles revisent et cassent les jugements ; elles imposent aux petites villes et aux paysans l'obligation de les suivre à la guerre; elles leur défendent l'exercice de certains métiers. Leurs banlieues, où elles interdisent l'établissement de cabarets et de brasseries, ressemblent à des déserts. Elles n'ont plus à la bouche que le mot de privilège, et c'est sous la forme du privilège qu'elles entendent la liberté. De même qu'un métier est « franc » quand il est protégé contre toute concurrence, de même une ville est « libre » quand elle a réussi à assurer à ses bourgeois le monopole de tous les avantages politiques et économiques qu'elle refuse soigneusement à l'étranger. Rien d'étonnant dans ces conditions si le droit de bourgeoisie foraine est de plus en plus recherché. Il confère, en effet, à ceux qui y participent, une situation analogue à celle que le droit d'exterritorialité donne de nos

(1) Voy. plus haut, p. 281.

(2) Ibid., p. 287.

(3) Mertens et Torfs, Geschiedenis van Anttverpen, t. II, p. 286 et suiv. et t. III, p. 178 et suiv.

(4) B. Van Rijswijck, Geschiedenis van het Dordtsche Stapelrecht, p. 3-j et suiv.

(5) Voy. plus haut p. 189.

(6) Olivier Van Dixtnude, op. cit., p. 100 et suiv.

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jours aux ambassadeurs. C'est un laissez-passer perpétuel, une garantie d'inviolabilité et trop souvent même d'impunité. Ceux auxquels leurs moyens le permettent ont soin de l'acquérir à la fois dans plusieurs villes différentes, et parviennent à éluder ainsi jusqu'à cette juridiction urbaine qui les soustrait déjà aux juridictions ordinaires (i).

A mesure qu'elles s'inspirent de tendances plus étroites, les grandes villes cherchent à rendre illusoires les droits que le prince a conservés sur elles. Des usages s'établissent qui, contrairement aux chartes constitutionnelles, excluent le suzerain de la politique urbaine. A Gand, un système de roulement assez analogue à l'ancienne institution oligarchique des XXXIX, donne tour à tour aux divers métiers leurs représentants dans l'échevinage, et dépouille ainsi les kiezers du prince de toute participation effective au renou\^lajient annuel du magistrat (2). D'ailleurs^ le rôle de l'échevinage est partout bien amoindri. Des doyens, des hooftmamien, des capitaines^ apparaissent à la tête des communes, et, sans aucun titre légal, en attirent à eux le gouvernement. Mandataires des métiers, ils ne sont responsables que devant eux, et, plus leur pouvoir grandit, plus les villes se rapprochent de cet idéal d'indépendance absolue qui a toujours inspiré leur conduite.

Et pourtant, par une contradiction frappante, jamais leur organisation politique n'a été plus défectueuse qu'à ce moment où elles semblent sur le point de se transformer en villes libres. Leurs magistrats ne jouissent que d'une apparence de pouvoir. La décision suprême est réservée à l'assemblée générale de la commune : coUace, à Gand ou à Lille, meeting du palais à Liège. Mais dans ces assemblées où les métiers dominent, il est bien rare que l'entente s'établisse. Chaque

(1) Sur les abus de la bourgeoisie foraine, attestés par une multitude de textes qui mériteraient une étude détaillée, voy. entre autres une ordonnance de Philippe le Hardi, en 1402 [Placcaet-Boeck van Vlaenderen, III, i" partie, p. 304 [Gand, i685]) et une autre de Philippe le Bon du 7 mars 1451 dans V. Fris, Oorkonden betreffende den opstand van Gent tegen Philips den Goede. Annales de la Soc. Hist. de Gand, t. IV [igoi], p. 71 et suiv.

(2) J. Vuylsteke, Rekeningen der siad Gent, t. IV, p. 527 et suiv, — Il existait à Bruges un système analogue, GilIiodtsVan Severen, Inventaire des archives de Bruges, t. Vl,p. i3i.

corporation n'agit qu'en vue de ses intérêts et non pas en raison du bien général. Chaque groupe professionnel poursuit son avantage sans se préoccuper de celui des autres. Les artisans de la draperie vivent dans un conflit perpétuel avec le reste des corporations. Les métiers de l'alimentation sont intéressés à faire hausser le prix des denrées au détriment de la généralité. A Liège, les brasseurs et les forgerons sont aux prises à propos de la libre circulation des bières et des vins ; les drapiers abandonnent la cause populaire parce que l'évêque leur promet l'abolition de la foire qui, leur suscitant la concurrence des étoffes étrangères, les oblige à baisser leurs prix (i). A Dinant, les neuf métiers refusent de s'accorder avec les batteurs et provoquent ainsi la perte de la ville (2). Ajoutons que, parmi les corporations, les privilèges et l'exclusivisme énervent l'énergie individuelle et ruinent le dévouement à la chose publique. Les maîtres, facilement enrichis, se désintéressent des affaires de la commune. Il faut rendre obligatoires l'acceptation des magistratures (3). En revanche, des politiciens de profession se poussent au pouvoir. En 1450 un des capitaines de Gand, Pierre Huribloc, est chanteur public (4), et nous avons vu, vers la même date, un paveur de rues obtenir à Liège les plus hautes fonctions (5).

En voilà assez pour montrer que l'avènement du régime démocratique dans les villes marque en même temps le point de départ de leur décadence. Sous l'apparence d'un gouvernement populaire fonctionne en réalité un gouvernement de privilégiés. Les artisans ont passé par la même évolution que les mercatores du xi* et du xii^ siècle. Leurs métiers sont devenus aussi égoïstes, aussi fermés, que l'étaient auparavant les gildes patriciennes. Le droit de bourgeoisie s'est étendu, mais il reste un droit de classe soigneusement restreint à une minorité et plus

(i) Jean de Stavelot, op. cit., pp. 433, 484.

(2) Voy. plus haut, p. 280.

(3) Voy. par exemple, à cet égard, le Régiment de Heinsberg, à Liège. Add. F. Straven, Inventaire des archives de Saint- Trond, 1. 1, p. 343, 400 (Saint-Trond, 1886).

(4) V. Fris, Dagboek van Gent van 1447 tôt 1470, t. I, p. 292 (Gand, 1901).

(5) Voy. plus haut, p. 252.

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