PROGRÈS DU PRINCE SOUS PHILIPPE LE HARDI
odieux que jamais à tous ceux qui en sont exclus. Déjà sous le règne de Louis de Maie, on a vu en Flandre le clergé, la noblesse, les paysans et les petites villes s'unir contre le gouvernement des grandes cités. Mais, comme tous les régimes vieillis, ce gouvernement est surtout menacé par les vices internes qui le rongent. La jalousie, puis l'hostilité qu'il provoque entre les villes le condamnent à la ruine. Les exclusivismes locaux qu'il met aux prises se détruisent mutuellement. Chaque grande ville, combattant les franchises des autres, l'édifice des privilèges chancelle tout entier, et le triomphe se prépare d'une constitution politique plus large et plus égalitaire (i). On en aperçoit les prémices dès l'avènement de Philippe le Hardi au comté de Flandre.
Les conjonctures se trouvaient à ce moment des plus favorables aux desseins du duc. Après les terribles commotions qui venaient de l'ébranler, la Flandre avait besoin avant tout d'ordre et de repos. Les « trois villes » sortaient horriblement affaiblies de la lutte. Gand était à bout de forces; Bruges, désertée par les marchands étrangers, se débattait au milieu d'une crise commerciale aiguë; Ypres réparait péniblement les désastres causés par le siège de 1383 et ressentait les premières atteintes de la décadence de sa draperie. L'appui du clergé, de la noblesse, des paysans, des smale steden était acquis d'avance au nouveau prince. Il ne manqua pas d'exploiter des circonstances si avantageuses.
Imitant l'exemple de Louis de Maie, il reconnaît à son tour le Franc de Bruges comme quatrième membre de Flandre (2). A l'Audience du comte, abolie pendant la guerre civile, il substitue, par la « Chambre du conseil » établie à Lille, un instrument plus perfectionné de centralisation judiciaire et de contrôle. Il évite soigneusement de heurter de front les franchises et de provoquer un nouveau conflit. Il laisse ses juristes
(1) Sur le particularisme urbain au xv« siècle voir V. Fris, Les idées politiques d'Olivier van Dixmude. Bulletin de l'Acad. de Belgique, classe des Lettres, 1901, p. 3i3 et suiv.
(2) Sur l'admission du Franc au titre de quatrième membre de Flandre, à c6té de Bruges, de Gand et d'Ypres, voir les intéressants détails recueillis par Gilliodts Van Severen, Inventaire des archives de Bruges, t. IV, p. 3o3 et suiv.
saper peu à peu les prérogatives urbaines, soumettre les jugements des échevins à l'appel et soutenir l'action de ses baillis. Il se garde bien d'ailleurs de rompre brusquement avec le passé. S'il prétend faire table rase des usages et des privilèges introduits par la coutume, il respecte scrupuleusement la lettre des chartes accordées aux communes. Il exerce de nouveau son droit d'intervenir par ses commissaires dans l'élection des magistrats municipaux. Il restreint les abus provoqués par l'institution de la bourgeoisie foraine. Il restitue à Bruges ses chartes confisquées, mais il a soin en revanche d'y maintenir les six capitaines de quartiers établis par Louis de Maie et la défense faite aux métiers de se mêler du gouvernement (i). Son opposition à la politique urbaine est d'autant plus dangereuse qu'elle observe strictement les formes légales.
Les métiers des grandes villes adoptèrent, pour se défendre, la conduite des patriciens du xiii^ siècle. Par un singulier retour des choses, les descendants des Clauwaerts de 1302 s'inspirèrent de l'exemple des Leliaerts. Comme eux, contre leur comte, ils s'adressèrent au parlement de Paris et sollicitèrent le roi de leur envoyer des gardiens (2). Mais Charles VI ne pouvait agir avec Philippe le Hardi comme Philippe le Bel l'avait fait avec Gui de Dampierre, et les appels des villes flamandes n'entravèrent point les progrès du pouvoir princier.
Le règne de Jean sans Peur marque un moment d'arrêt dans la lutte sourde que se livrent le comte et les villes. Les guerres continuelles où le duc se trouva impliqué, l'obligèrent à une politique d'atermoiements et de concessions. Dès son avènement, en 1405, Bruges lui demande « dat hij zouûe doen cesseren... de adjourmente ende de camere van Ryssele (3) ». Jean ne pouvait naturellement céder sur ce point. Mais, en
(1) Gilliodts Van Sevcren. Ibid., t. III, p. i.
(2) En 1401, par exemple, les Yprois citent Philippe le Hardi devant le parlement de Paris à cause d'une sentence du conseil de Flandre, et le roi charge le bailli d'Amiens de les prendre sous sa garde. E. De Sagher, Notice suiles archives communales d'Ypres, p. 144 (Ypres, 1808). — Pendant leur guerre contre Philippe le Bon, les Gantois implorèrent aussi le secours de la France. V. Fris, Dagboek, t. II, p. 23. Du Fresne de Beaucourt, op. cit., t. V, pp. 22g et suiv.
(3) Gilliodts Van Severen, op. cit., t. III, p. 5o6.