REACTION SOUS JEAN SANS PEUR
revanche, pour s'assurer l'assistance de ses villes dans sa guerre contre le duc d'Orléans, il consentit à abolir certaines nouveautés (nieuwheden) dont se plaignaient les bourgeoisies. Il décida que le conseil de Lille traiterait en flamand les affaires qui lui seraient soumises dans cette langue, et, comme garantie, il consentit à son transfert à Audenarde, ville de langue thioise (i). En 1407, il restitua leurs bannières aux métiers de Bruges et abolit les capitaines de quartiers conservés par son père (2).
Ces mesures atteignirent leur but. En 141 1, les villes suivirent le duc dans son expédition de Vermandois. Elles l'abandonnèrent d'ailleurs bientôt sous les murs deHam, et leur concours se réduisit en somme à une promenade militaire. Le duc put se convaincre que les milices communales, jadis si redoutables, ne répondaient plus aux nécessités de la guerre moderne, et il dut regretter d'autant plus de les avoir mobilisées que les artisans refusèrent à leur retour de déposer les armes qu'ils n'avaient plus portées depuis si longtemps, avant d'avoir obtenu de nouvelles satisfactions. Les Brugeois déchirèrent le Calfvel de 1407, et rendirent aux métiers leurs anciennes attributions politiques (3). Si, pendant les années suivantes, Jean se garda bien de recourir encore au service militaire des villes, ses continuels besoins d'argent l'obligèrent néanmoins à les ménager. En 14.12, il laisse Bruges reprendre sa position de chef-sens à l'égard de Furnes (4) ; en 141 3, il n'ose lui refuser la destitution de son bailli (5). Craignant de s'aliéner les bourgeoisies en recourant à- l'impôt, il se voit réduit à leur vendre à prix d'or de nouveaux privilèges (6). Bref il capitule manifestement devant elles, et, quand il meurt, les trois villes ont reconquis en Flandre à peu de chose près,
(1) Gilliodts van Severen, op. cit., t. III, p. 5o8.
(2) Ibid., t. IV, p. 14.
(3) Ibid., p. 1 13 et suiy.
(4) Ibid., p. 219.
(5) Ibid., p. 25 1.
(6) En 1414, par exemple, il vend à presque toutes les villes de Flandre, des privilèges abolissant la confiscation des biens. Gilliodts Van Severen, op. cit., t. IV, p. 323. Diegerick, Inventaire des archives d'Ypres, t. III, p. 54. D'Hoop, Inventaire des archives de la ville d'Alost, p. 6 (Alost, 1888).
les prérogatives dont elles jouissaient avant la bataille de Roosebeke.
C'est sous le règne de Philippe le Bon que s'accomplit dans tous les territoires des Pays-Bas, le recul décisif de l'influence des grandes communes. La puissance du duc lui permet de trancher à la fois, dans les divers territoires groupés sous son gouvernement, les conflits locaux engagés dans chacun d'eux entre la politique princière et la politique municipale. Maître d'un grand État, il reprend avec une force désormais irrésistible les traditions de son grand-père, et les villes, isolées et incapables de s'entr'aider, ne peuvent résister à son pouvoir, où sont venus s'absorber les pouvoirs distincts de leurs anciens suzerains.
Il faut se garder de croire toutefois que Philippe ait usé brutalement de ses avantages. Rien ne serait plus inexact que de le considérer, ainsi qu'on l'a fait trop souvent, comme un ennemi mortel des grandes villes, comme un tyran acharné à leur perte et cherchant toutes les occasions de leur nuire (i). Il savait que sa puissance et sa situation en Europe reposaient sur la prospérité des Pays-Bas, et cette prospérité était trop intimement liée à celle des bourgeoisies pour qu'il pût adopter à leur égard la politique haineuse que lui reprochent la plupart des historiens. Tout dans sa conduite proteste contre une pareille accusation. On le voit chercher par tous les moyens d'arrêter la décadence d'Ypres, prohiber, à la^ demande des villes, l'importation des draps anglais dans ses Etats, favoriser de toutes ses forces le développement des foires d'Anvers. Au lieu de résider comme les princes du moyen âge, dans les châteaux de Maie, de Wynendaele, de Cortenberg, de Tervueren ou du Quesnoy, c'est dans les grandes cités qu'il se plaît à séjourner, soit à Gand, soit à Bruges, soit surtout à Bruxelles, qui commence à prendre, sous son règne, l'aspect d'une capitale. On peut d'ailleurs facilement se convaincre que les villes ont conservé de son temps une autonomie très large. Leurs
(g Cette conception se trouve chez tous les historiens de la Flandre et du Pays de Liège, En revanche, les historiens hollandais ont toujours considéré Philippe le Bon, allié des Kabiljauws, comme un ami et un protecteur des villes.