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LE SOULÈVEMENT DE BRUGES

le pouvoir exclusif que Bruges s'attribuait sur le port de l'Écluse. En 141 9 il avait réservé à son conseil la juridiction sur l'étape de cette ville, et si les Brugeois avaient considéré cette « nouveauté » comme une violation flagrante de leurs privilèges, les trois autres membres de Flandre avaient soutenu de toutes leurs forces une réforme si profitable pour euxmêmes (i). Ainsi, les idées nouvelles qui condamnaient un monopole suranné, avaient favorisé l'extension de l'autorité souveraine au détriment des prérogatives municipales. Mais le principe de la liberté commerciale qui devait faire bientôt la fortune d'Anvers, restait odieux aux Brugeois. La grande commune flamande qui, au commencement du Xiv^ siècle, avait donné le signal de l'affranchissement des artisans et secoué la première l'exploitation des gildes et des hanses, s'inspirait maintenant du protectionnisme le plus strict. Les métiers qui la gouvernaient attendaient impatiemment leur revanche. Ils la trouvèrent en 1436, au retour de l'expédition de Calais (2),

Comme en 1 4 1 1 , les milices municipales refusèrent de déposer les armes avant la restauration des prérogatives dont la ville avait joui jadis, non seulement sur l'Ecluse, mais encore dans tout le territoire du 'Franc. Les métiers, interrompant le travail, se réunirent au marché sous leurs bannières. On tua l'écoutète du duc, et la ville se donna pendant plusieurs mois une administration révolutionnaire. L'année suivante, le 22 mai 1437, Philippe le Bon la traversant avec des troupes qu'il conduisait en Hollande, fut assailli par le peuple (3). Une foule de ses soldats furent massacrés dans les rues, et

(1) Diegerick, Inventaire des archives d'Ypres, t. III, p. go. Gilliodts Van Severen, op. cit., t. IV, p. 357.

(2) Sur la révolte de Bruges, voy. le récit de Jean de Dixmude dans De Smedt, Corpus Chron. Flandr., t. III. Gilliodts Van Severen, Inventaire des archives de Bruges, t. V,pp. i33 et suiv. donne tous les textes importants. On consultera encore les Merkwaerdighe gebeurtenissen d'Olivier Van Dixmude et une lettre des marchands allemands, du 23 mars 1437, dans les Hanseresesse 1431-1476, t. II, p. 106. Le récit d'Enguerrand de Monstrelet donne la version ducale des événements

(3) D'après Jean de Dixmude, op. cit., p. 77 et suiv., le duc n'aurait cherché, en passant par Bruges, qu'à s'emparer de la ville par surprise, et c'est là ce qui expliquerait l'insurrection.

lui-même faillit, comme Louis de Nevers à Courtrai en 1327^ tomber aux mains des insurgés. Mais tandis qu'en 1327 la plus grande partie de la Flandre soutint avec enthousiasme la politique démocratique des tisserands brugeois, elle prit cette fois parti pour le prince. Ne cherchant que le triomphe de ses intérêts particuliers, Bruges ne trouva autour d'elle que des adversaires. Les autres membres traquèrent ses haghepoorters et bloquèrent le Zwin. Elle dut enfin renoncer à une lutte stérile et accepter, le 4 mars 1438, une sentence qui la ramenait au degré d'autonomie compatible avec l'État et le « bien commun ».

Le duc anéantit ses prétentions sur le Franc et sur l'Ecluse, cassa le privilège qui interdisait l'exercice de toute industrie dans un rayon d'une lieue autour de la ville, abolit la coutume des waepeninghen (i) et le droit de lediggang qui permettait à chaque métier d'imposer à ses membres la cessation de travail et par là même d'affamer le reste des habitants, imposa aux bourgeois forains l'obligation de résider dans les murs pendant trois fois quarante jours chaque année. En même temps il réformait dans un sens plus équitable la procédure suivie devant le tribunal urbain, procédure dont les formes vieillies servaient trop souvent à assurer l'impunité aux coupables — telle par exemple la défense d'emprisonner un bourgeois pour cause d'homicide. Pour la première fois en Flandre, le prince parlait en maître à une grande commune. Comme les Liégeois après la bataille d'Othée, les Brugeois furent contraints de lui crier merci à genoux, nu-pieds et nu-tête; en vertu de la loi de lèse-majesté, la confiscation des biens fut prononcée contre toute tentative future de rébellion.

Nous en avons dit assez sans doute, pour montrer que ce triomphe de l'autorité souveraine sur l'autorité municipale fut en même temps le triomphe de l'égalité sur le privilège, et de la liberté sur le monopole. Les contestations que la sentence

(1) C'est-à-dire la réunion des métiers en armes sous leurs bannières, au marché. Ces waepenirjghen se rencontrent continuellement au xiv" siècle dans les villes flamandes. Les Liégeois, de leur côté, sans avoir le nom eurent cependant la chose. Voy. par exemple plus haut p. 275.

de 1438 firent surgir dans la suite entre Bruges et l'Ecluse fournirent au duc l'occasion d'affirmer plus nettement encore les principes de sa politique. En 1 441, il déclare « que une ville privilégié doit user contre l'autre de droit commun et non de previlège, et que le droit commun donne que chascune personne franche peut et doibt faire franchement marchandise et mestier (i) »; et s'il admet que les règlements industriels de Bruges soient appliqués à l'Ecluse, c'est à condition « qu'à les faire aura l'en regard principalment au bien de la chose publique et non mie au bien particulier des mestiers (2) »,

La longue guerre que Gand soutint contre Philippe le Bon est bien plus célèbre que les démêlés du duc avec Bruges. Elle fournit leur principal argument à ceux qui se plaisent à envisager ce prince comme un despote et un ennemi des traditions nationales. Il n'est pas difficile pourtant de reconnaître qu'elle aussi ne constitue qu'une crise du conflit engagé entre le passé et l'avenir, et que si l'héroïsme des Gantois commande le respect, la cause pour laquelle ils combattirent ne peut se justifier si l'on envisage sans parti pris les conditions au prix desquelles devait s'accomplir le progrès politique au XV* siècle (3).

Depuis la paix de Tournai (1385), Gand n'avait cessé de jouir en Flandre d'une situation privilégiée. Philippe le Hardi et Jean sans Peur avaient respecté ses franchises et maintenu intacte la prééminence qu'il exerçait dans les Quatre-Métiers, le pays de Waes, le comté d'Alost, les châtellenies du Vieux Bourg et de Courtrai, où tous les gens les plus riches du platpays et des petites villes figuraient au nombre de ses bourgeois forains. Philippe le Bon avait voulu se faire une alliée de cette puissante commune. Il y avait été élevé et y avait fixé sa

(1) Gilliodts Van Severen, Inventaire des archives de Bruges, t. V, p. 239.

(2) Ibid., p. 249.

(3) Sur cette guerre, on consultera particulièrement le Dagboek van Gent (Dagboek der Gentsche Cnllatie) éd. V, Fris, et les Oorkonden beireffende den opstand van Gent tegen Philips den Goede, publié par V. Fris dans les Annales de la Soc. Hist. de Gand, igoi. Le même érudit a examiné la valeur des renseignements des divers chroniqueurs qui ont parlé de la guerre dans son article intitulé : Onder:^oek der bronnen van den opstand der Gentenaars tegen Philip den Goede. Bulletin de la Soc. Hist. de Gand, igoo.

334 LES RESISTANCCES

résidence à l'époque où il exerçait le gouvernement du comté au nom de son père. Depuis lors, il lui avait prodigué les marques de sa faveur. En 1429, il accordait à ses métiers le droit de porter des bannières aux armes du prince, et, l'année suivante, il lui donnait le pas sur les trois autres membres de Flandre (i). Il la considérait, dit Chastellain , « comme sa ville souveraine du pays et celle à qui plus avoit de refuite et de recours et sans laquelle ne pouvoit traire finances ne aydes de son pays de Flandres si premier ne luy eust esté accordé droit-là (2) ».

C'est qu'en effet, des circonstances spéciales avaient permis à Gand de conserver toute sa prospérité, malgré le recul de l'industrie drapière (3). Profitant de l'admirable réseau de rivières qui le mettaient en rapport avec le Zwin, Anvers, l'Artois et le Hainaut, il s'était emparé, depuis la fin du xiv^ siècle, de l'étape des grains transportés par la Lys, l'Escaut et la Lieve (4). Ses bateliers revendiquaient le monopole exclusif de la navigation sur ces cours d'eau, et les propriétaires des cargaisons de blés étaient obligés, en passant par la ville, d'en déposer le quart dans les entrepôts, Jierbergen ou beerieii, construits le long des quais (5). Au bout de quinze jours, ces dépôts étaient mis en vente, et, en cas de disette, les Gantois seuls pouvaient les acheter. On comprend les avantages qu'un tel privilège assurait à la bourgeoisie : en 145 1, Philippe le Bon déclare que l'étape est « le principal membre du bien public et gouvernement du commun peuple de nostre ville

(i) Van Duyse et De Busscher, Inventaire des archives de Gand, p. i8q, 190.

{2) Chastellain, t. II, p. i5.

. (3) V. Fris, Schets van den economischen ioestand van Vlaenderen in liet midden der XVe eeuw, p. io5 et suiv, (Gand, igoo).

(4) L'histoire de cette étape reste à faire. On pourra provisoirement consulter à son sujet : F, De Potter, Gent van den oudsten tijd tôt heden, t. II, p, 481 et suiv. Elle existait déjà au commencement du xiv» siècle {Ibid., p. 4Ô4), mais se développa surtout au cours du xv*. En 1432, les Gantois avaient placé des commis à Warneton sur la Lys, pour veiller au maintien de leur droit sur le transport des blés (Gilliodts Van Severen, Inventaire des archives de Bruges, t. V, p. 6). — Les archives de Gand conservent, depuis l'année 1420, une série de registres relatifs au commerce des grains. V. Van der Haeghen, Inventaire des archives de la ville de Gand, p. 99 (Gand, 1896).

(5) De Potter, loc. cit., p. 482,

de Gand ». Au xvi* siècle, on comptait deux-cent-vingt beerien (i) construites dans les environs du marché au grain, et, aujourd'hui encore, les pignons du tolJmis, du spiker et du scepperJuds qui font au Koornlei un encadrement si pittoresque, attestent la richesse qu'assura jadis à la ville le privilège de l'étape. Malgré le mécontentement que ce privilège inspirait aux autres villes de Flandre, Philippe le Bon, dans son désir de se conciliur la sympathie des Gantois, n'hésita point à le renforcer. A deux reprises, en 1424 et en 1432, il empêcha les Yprois d'approfondir l'Yperlée et de détourner vers leur ville les grains passant à Warneton ou déchargés au port de Bruges (2). En 1436, il augmenta les prérogatives des bateliers de Gand, ratifia leurs droits sur la Lys, et imposa aux étrangers un apprentissage de trois ans avant leur entrée dans la corporation.

Ces concessions ne pouvaient manquer de tourner au profit de l'indépendance municipale. Elles permirent à Gand de se considérer comme le souverain de ses ommesaie?!. Il s'arrogea le droit de leur imposer sa volonté et de les traiter comme des sujets. Un impôt était-il accordé au prince, la ville en fixait elle-même la répartition, et, uniquement attentive à l'intérêt de ses bourgeois, en rejetait tout le poids sur les petites communes et les gens du plat-pays (3). D'ailleurs, elle n'apportait guère plus de ménagements dans sa conduite à l'égard du prince. En 143 1, une ordonnance sur les monnaies avait provoqué une waepeninghe ; les métiers avaient pris les armes, brisé les prisons, tué des magistrats (4). En 1436, c'est l'attitude des Gantois qui avait causé l'échec de l'expédition contre Calais, et peu s'en était fallu que leur retour dans la ville n'eût suscité

(1) De Potter, /oc. cit., p. 497.

(2) Van Duyse et De Busscher, 0]p. cit., pp. 188, igS. — Sur le caractère vexatoire du monopole exercé par les bateliers gantois sur les rivières flamandes au xv"^ et au xvi» siècle, voy. De Potter, loc. cit., p. 486 et suiv.

(3) V, Fris, Dagboek van Gent,t. II, p. 160. — C'était là d'ailleurs un abus général dans la Flandre du xv« siècle. En 1456, Philippe enlève aux échevins de Courtrai le droit d'établir l'assiette des impôts dans la châtellenie, pour le donner aux pointers 0/ ^etters institués pour la ville et son territoire, Mussely, Inventaire des archives de Courtrai, t. I, p. 221 (Courtrai, 1854),

(4) V. Fris, Deonlusten te Gent in 1432-35, Bulletin de la Soc. hist. de Gand, 1900, p, i63 et suiv.

un conflit avec Philippe le Bon (i). En 1439, d'autres difficultés avaient amené momentanément le déplacement du conseil de Flandre, de Gand à Courtrai. Néanmoins, le duc avait su conserver, somme toute, avec la grande commune, des relations amicales. Mais l'exagération croissante du particularisme urbain devait tôt ou tard amener une rupture (2).

Dans le but d'échapper à l'obligation de demander chaque année l'impôt à ses sujets, le duc songeait, vers 1448, à introduire en Flandre la gabelle sur le sel. Ce n'était point la première fois que ce projet apparaissait dans les Pays-Bas. Prenant exemple sur le roi de France, Albert de Bavière l'avait proposé jadis aux États du Hainaut(3), et il était naturel que Philippe le Bon souhaitât de son côté le succès d'une réforme qui lui garantirait la libre disposition de ses finances. Il s'aboucha tout d'abord avec Gand, dont le consentement eût entraîné celui des autres villes, le priant de lui accorder pour douze ans une taxe sur le sel. Il promettait d'abolir, en revanche, tous les autres impôts, et faisait observer que la gabelle, frappant également les contribuables, améliorerait la situation du landvolk sur qui pesaient la plupart des charges (4). Mais les Gantois ne désiraient rien moins que l'égalité devant l'impôt : ils repoussèrent nettement les propositions du duc. Malgré le dépit qu'il dut concevoir de cet échec, Philippe ne rompit point avec eux, et sa longanimité apparente les enhardit, l'année suivante, à le braver ouvertement. En 1449, lors du renouvellement de la Loi^ les commissaires du prince n'ayant pu s'entendre avec ceux de la ville, ces derniers passèrent outre et nommèrent seuls les échevins. Philippe répondit à cette violation flagrante de ses droits en rappelant son bailli, et en interrompant ainsi le cours de la justice dans la ville.

Comme de nos jours le rappel des ambassadeurs à la veille d'une guerre, cette mesure équivalait à un ultimatum. La

(1) Monstrelet, Chronique, éd. Douët d'Arcq, t. V, p. 266, 280, 320.

(2) Sur les empiétements continuels des Gantois en Flandre, voy. une curieuse note dans Gachard, Rapport sur les dépôts littéraires de Dijon et de Paris, p. 1 37 (Bruxelles, 1843).

(3) Voy. plus haut, p. i3o.

(4) V. Fris, Dagboek van Gent, t. I, p. 63.

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