CHARLES LE TÉMÉRAIRE ET LES VILLES
ques années plus tard, troubla la joyeuse entrée de Charles le Téméraire dans la ville. Elle trahit sans doute un mécontentement très vif dû à l'augmentation des impôts et à la reprise des hostilités avec la France, mais elle ne s'étendit qu'à une partie des métiers et elle s'apaisa rapidement (i). Les villes brabançonnes, et particulièrement Malines,' travaillées par le comte de Nevers, qui s'appuyant sur Louis XI revendiquait le Brabant (2), manifestèrent aussi quelque agitation. Ces mouvements n'eurent d'autre résultat que de renforcer les tendances absolutistes du nouveau duc et son antipathie pour les grandes communes. N'étant encore que comte de Charolais, il s'était un jour vanté devant les Bruxellois « que, par saint Georges, une fois si jamais il devenoit duc, il leur feroit bien sentir leur enfant, et ne feroient point de luy comme ils avoient fait du père qui leur avoit esté trop doux^ et les avoit enrichis et donné l'orgueil qu'ils avoient (3) ». Il tint rigoureusement sa parole. Le sac de Liège fit comprendre aux bourgeoisies qu'elles avaient désormais un maître inaccessible à la clémence. L'autonomie municipale, que Philippe avait respectée, fut livrée au bon plaisir du prince. Les traditions furent bouleversées sans ménagement. A Gand, l'élection des échevins, réglée depuis 1301 par une charte de Philippe le Bel, fut abandonnée exclusivement aux commissaires du duc (4). En Hollande, Charles prétendit nommer lui-même tous les magistrats municipaux (5). Despote par caractère, il le fut peut-être davantage encore par conviction. Il crut sincèrement que la toute puissance du souverain formait la seule garantie de l'ordre et de cette justice implacable, mais égale pour tous, qu'il prétendait faire régner dans ses Etats. On ne peut méconnaître la noblesse de ses intentions, ni qu'il ne voulût à sa manière faire
(i) Chastellain, t. V, p. '252.
(2) Ibid., p. 283.
(3) Ibid., p. 279.
(4) Memorieboek der stad Gent, éd. P. C. Van der Meersch,, t. I, p. 275 (Gand, i852).
(5) Blok, Bijdragen voor \aderlandsche geschiedenis, 3» série, t. III [1886], p. 43.
le bien de ses sujets. Mais il en fut de son gouvernement comme de sa politique extérieure. Le manque de sens pratique et l'obstination insensée qui amenèrent l'échec de celle-ci causèrent également la chute de celui-là. La bataille de Nancy donna dans les Pays-Bas le signal d'une réaction particulariste qui faillit ruiner l'État créé par Philippe le Bon.
Si l'État triompha sans trop de peine de la résistance des villes pendant la période bourguignonne, on comprendra qu'il parvint à s'imposer plus facilement encore aux deux autres ordres privilégiés, le clergé et la noblesse. Depuis le commencement du moyen âge, la prépondérance croissante de la bourgeoisie n'avait cessé de les affaiblir, si bien que la politique urbaine, en les rendant à l'avance incapables de s'opposer au prince, facilita du même coup les progrès de celui-ci et contribua largement, sans le vouloir, à l'avènement du nouveau régime. Bien plus même, le clergé et la noblesse n'hésitèrent pas à se rallier à ce régime, et s'ils durent lui sacrifier une partie de leurs privilèges, ils en reçurent d'autre part une influence politique dont ils n'avaient plus joui depuis longtemps.
Au cours du xiv^ siècle, ce n'est guère que par l'octroi de subsides que s'était manifestée, dans les divers territoires des Pays-Bas, à l'exception du Pays de Liège, la participation du clergé à la vie politique. Mais ces subsides, volontairement accordés à la demande du prince, laissaient subister intacte l'exemption d'impôts dont jouissait l'Église : ils n'apparaissaient que comme des « dons gratuits » , que comme des services librement consentis et dépourvus de tout caractère obligatoire. Cette situation s'altère gravement sous le règne de Philippe le Bon. Désormais le droit commun s'oppose aux franchises cléricales comme il s'oppose aux franchises urbaines; l'impôt se généralise et ne souffre plus d'exceptions. En Brabant, le duc n'hésite pas à taxer les biens de. l'Église de Liège (i) ; en 1449, s'il songe
(1) Voy. plus haut, p. 269.