LE CLERGE
à introduire la gabelle, c'est que cet impôt, étant par nature universel, atteindra tous les privilégiés. Ses projets de croisade lui font obtenir du pape l'autorisation de lever des décimes sur les terres ecclésiastiques. En même temps, à l'exemple du roi de France, il restreint l'autorité temporelle du clergé, amoindrit sa juridiction, lui impose le droit de régale et celui d'accroissement (i), et, grâce aux bons rapports qu'il entretient avec Rome, assure à des candidats de son choix tous les évêchés de ses domaines et une foule d'abbayes (2). Après lui, ces tendances s'accentuent encore. Charles prétend soumettre le clergé à l'obéissance passive qu'il exige de tous ses sujets ; il lui enlève ses dernières franchises en matière d'impôt (3). C'en est fait de l'amitié qui, sous son père, a uni la maison de Bourgogne à la papauté. En 1473 le duc est frappé d'excommunication (4). S'ils restreignent les privilèges du clergé, les ducs augmentent en revanche sa situation politique. Les prélats qui, auxiv® siècle, ne siégeaient que très irrégulièrement dans les États, y occuperont désormais la première place à côté des deux ordres temporels (wereldlijke staeten). Le prince fera entrer dans son conseil les hauts dignitaires ecclésiastiques du pays. Les êvêques de Tournai Jean Chevrot et Guillaume Fillastre seront les chefs du conseil de Philippe le Bon. Formé en grande partie de créatures du souverain, le clergé supérieur dépouille nécessairement son ancien caractère provincial. Du jour où tous les évêchés et la plupart des monastères sont administrés par des conseillers ducaux, leur influence tourne nécessairement au profit de la centralisation monarchique.
(1) Gilliodts Van Severen, Inventaire des archives de Bruges, t. V, p. 49. Cf. pour la perception de ce droit sous Charles le Téméraire, Inventaire des Archives de la Belgique, t. IV, p. 154.
(2) Pour l'intervention de Philippe dans les nominations épiscopales, voir plus haut p. 270 . Add. Du C\tTC<\, Mémoires, t. II, p. 96. — On trouvera dans le Chronica et cartularium monasterii de Dunis p. 7? et suiv. (Bruges, 1864), et dans Haigneré et Bled, Les chartes de Saint-Bertin, t. III, pp. 356, 864 (Saint- Omer, i8g5) de curieux détails sur l'immixtion du duc dans l'administration des monastères, auxquels il impose des abbés à son choix. Ses bonnes relations avec la papauté favorisèrent singulièrement sa politique ecclésiastique, qui n'a encore attiré jusqu'ici l'attention d'aucun historien.
(3) Pour sa brutalité , même à l'égard des légats du pape, voy. Chastellain, t. V, p. 349
(4) Commines, éd. Lenglet, t, III, p. 262.
Une altération presque aussi profonde se produit au sein de la noblesse. Déjà fortement ébranlée par le bouleversement social qui s'accomplit au xiii® siècle, l'organisation féodale achève de se dissoudre au siècle suivant. Les guerres de lignages ou les guerres civiles qui ont éclaté dans les divers territoires ( Awans et Waroux dans le Pays de Liège, Colveren et Blankaerden en Brabant, Patsendries etMulrepas en Limbourg, Hoeks et Kabiljauws en Hollande) ont décimé la chevalerie, et ce qui en reste, ruiné par -l'affranchissement des paysans et la libération des terres, ne conserve qu'une existence précaire. Vers 1400, ce n'est plus guère que dans la région ardennaise que l'on rencontre encore le petit seigneur campagnard, chasseur et batailleur, vivant dans une tour grossièrement construite au sommet d'une colline au pied de laquelle se groupent les chaumières de ses serfs. La découverte de la poudre, en transformant l'art de la guerre, enlève de son côté à la noblesse ce rôle militaire prépondérant auquel elle a dû jusque-là son importance sociale. Beaucoup de ses membres se désintéressent du métier des armes (i), ou se louent au plus offrant comme mercenaires. Une foule de familles s'éteignent, d'autres vendent leurs terres à des bourgeois enrichis. Les plus heureuses sont celles dont les fils s'engagent comme baillis au service du prince, ou dont les filles épousent quelque marchand ou quelque changeur.
Le haut baronnage subit, lui aussi, une transformation profonde. Un grand nombre des familles dont il se composait ont disparu ou se sont fondues par des mariages dans les dynasties princières auxquelles elles ont apporté leurs domaines (2). Celles qui se maintiennent rompent avec les mœurs féodales et abandonnent leurs forteresses. Comme au xiii^ siècle, la grande noblesse modifie complètement son genre de vie. Elle substitue à la courtoisie formaliste et à la politesse de caste
(1) « Il est advenu que, quant nous avons ordonné mectre suz aucunes armées, longue espace de temps s'est encouru avant que lesdis fiefvez et arière-fiefvez aient peu estre mis en point, armez, habillez et embastonnez ». Ordonnance de Charles le Téméraire du 3i décembre 1470. Inventaire des Archives de la Belgique, t. IV, p. 145. En conséquence, le duc substitue au service militaire personnel des possesseurs de lief, une taxe en argent proportionnelle à la valeur des revenus de leurs fiefs.
(2) C'est le cas, par exemple, pour les seigneurs de Malines, les Berthout.