LA NOBLESSE
qu'elle a adoptée à cette époque, des mœurs mondaines plus raffinées, plus délicates. Prenant exemple sur les princes, elle fixe comme eux son séjour dans les grandes villes, imite leur luxe, se fait construire des hôtels, achète des livres, des tapisseries et des tableaux (i). Elle perd cet esprit d'indépendance dont la lutte du seigneur de Gaesbeek contre les Bruxellois (1388) constitue l'une des dernières manifestations (2). La coutume des guerres privées ne se maintient plus que dans le Namurois et le Luxembourg, et il faudra sortir des domaines bourguignons pour trouver encore, dans les Pays-Bas, un baron osant, comme Guillaume de La Marck dans la principauté de Liège, défier son suzerain et lui tenir tète. Partout ailleurs la haute noblesse se groupe dans l'entourage du prince, se soumet à l'étiquette de sa cour et ambitionne le droit de le servir et de toucher ses pensions (3).
Commencée avant la période bourguignonne, cette transformation se précipite et devient irrésistible du jour où l'unification des Pays-Bas est un fait accompli. La disparition des dynasties locales autour desquelles se groupait jadis la noblesse, a pour résultat de l'orienter maintenant vers un seul centre d'attraction. Elle afilue de toutes parts à la cour ducale, elle en adopte les mœurs et la langue et perd rapidement, unie dans un même genre de vie, la marque de ses origines distinctes. Les descendants des vieilles familles belges, flamandes ou wallonnes, se confondent avec les nobles picards ou bourguignons que les ducs ont amenés dans leur nouvelle patrie, et qui, comme les Lannoy, les Lalaing, les Croy, les de Glymes arrivent, soit par faveur, soit par d'heureuses alliances, aux plus hauts grades de la hiérarchie nobiliaire. Étrangère ou nationale, toute cette noblesse ambitionne des commandements militaires, des ambassades, des gouver-
(0 L. Van Prsiet, Louis de Bruges seigneur de la Gruthuuse {Paris, i83i).
(2) Dynter, Chron. ducum Brabant., t. III, p. 121 , — L'ordonnance de Charles le Téméraire défendant en 1469 aux nobles du Brabant, sous peine de 100 marcs d'amende, d'extorquer à leurs vassaux des chapons ou de l'argent sous prétexte de protection, montre combien les derniers vestiges de la féodalité avaient disparu.
(3) Sur la vie de cour à cette époque, voir le curieux traité d'Aliénor de Poitiers, Les honneurs de la cour, publié dans La Curne de Sainte-Palaye, Mémoires sur l'ancienne chevalerie, t. II, p. i83 etsuiv. (Paris, ly^g).
nements de province, et, afin de les obtenir, rivalise de dévouement. Les anoblissements, nombreux depuis le règne de Philippe le Bon, y font entrer une foule d'hommes nouveaux, éprouvés au service du prince. L'institution de l'ordre de la Toison d'Or (1430), suprême récompense de la fidélité et de l'honneur, renforce encore les liens qui l'attachent à la dynastie. A tout prendre, elle présente peu d'exemples de trahison, comme celle des Croy, ou de défection, comme celle de Philippe de Commines (i). C'est chez elle que l'on aperçoit pour la première fois les traces de ce patriotisme bourguignon qui se développera au xvi'' siècle. La grande influence qu'elle exerce aux Etats-Généraux contribue largement à maintenir entre les diverses provinces et dans chacune d'elles, la subordination au gouvernement central.
Si, perdant son caractère féodal, la noblesse est devenue en même temps réfractaire aux tendances particularistes du moyen âge, il ne faudrait point croire toutefois qu'elle ne constitue qu'un instrument docile du souverain. Seuls, une partie de ses membres étrangers, les Humbercourt, les Hugonet, les Hagenbach, se rallient franchement à l'absolutisme. Mais, dans sa grande majorité, elle reste fidèle au système politique établi par les constitutions territoriales du xiv^ siècle. Son loyalisme ne va pas jusqu'à lui faire considérer les droits du prince comme illimités ; elle n'entend point vivre sous une seigneurie « muable et volontaire » et lui abandonner sans contrôle les destinées du pays. Elle veut des garanties contre le gouvernement personnel, et ses sympathies sont pour un régime où le duc ne pourrait déclarer la guerre sans le consentement des États, réglerait ses dépenses sur le revenu de ses domaines et n'agirait en toutes matières qu'après ayoir pris l'avis de son conseil (2).
(i) Chastellain, t. V, p. 284 donne une preuve intéressante du loyalisme de la noblessse brabançonne lors des menées du duc de Nevers contre Charles le Téméraire.
(2) Kervyn de Lettenhove, Programme d'un gouvernement constitutionnel en Belgique au XVe siècle. Bulletin de l'Acad. de Belgique, 2* série, t. XIV [1862], p. 218. — Sur ce programme cf. Du Fresne de Beaucourt, op. cit., t. III, p. 80, qui croit que son auteur fut Hugues de Lannoy.