INFLUENCE DES « MATINES BRUGËOISES
les diverses régions du pays, des caractères particuliers. Il ne se manifeste pas dans le Pays de Liège comme en Brabant, ni en Brabant comme en Flandre, et, pour l'apprécier comme il le mérite, il importe de l'étudier sous ses différents aspects.
On peut dater des « matines de Bruges » le commencement de la révolution démocratique dans les villes des Pays-Bas. Sans doute nous avons vu déjà qu'avant cet événement, les gens de métier et les patriciens, les minores et les majores, luttaient les uns contre les autres, ceux-ci pour conserver, ceux-là pour conquérir le pouvoir. Mais nulle part encore les mouvements populaires n'avaient abouti. Le triomphe inespéré des Brugeois sur la coalition du roi de France et des patriciens et la chute immédiate du régime aristocratique qui en fut en Flandre la conséquence, enthousiasma les artisans des autres contrées de la Belgique. Il leur donna pour la première fois conscience de leurs forces et aussitôt, dans le Brabant et dans le Pays de Liège, le « commun », comme sur un mot d'ordre, se souleva d'un même élan. Ce soulèvement eut dans l'une et dans l'autre contrée une issue bien différente. Sévèrement réprimé dans le duché, il fut au contraire, dans la principauté épiscopale, le point de départ d'une ère d'agitations et de conflits qui, dans l'histoire du xiv^ siècle, communique à ce pays un intérêt presque égal à celui de la Flandre (i). La démocratie wallonne des bords de la Meuse et la démocratie thioise des bords de l'Escaut nous révèlent, tant par la variété de leurs manifestations que par la diversité des milieux où celles-ci apparurent, presque tous les aspects que prit, à cette époque du moyen âge, le mouvement populaire urbain.
Parmi les villes belges, la « cité » de Liège présenta longtemps,
(1) « Hoc anno [i3o2] populares contra insignes quasi universaliter eriguntur ubique. In Brabantia tamen cum insurgèrent supplantantur, sed in Flandria et Leodio longo tempore restiterunt. » Hocsem, loc. cit., t. II, p. 337. Cf. Gesta abbat. Trudon,, éd. C. de Borman, t. Il, p. 23 j.
on se le rappelle, une physionomie très particulière (i). Elle ne connut guère la grande industrie avant la fin du xiv^ siècle, époque à laquelle se développa l'exploitation de ses mines de charbon, et son commerce resta, jusque vers la même époque, bien inférieur à celui de Maestricht, mieux située qu'elle pour profiter du transit entre les ports de la côte et la vallée du Rhin. Mais les compensations ne manquèrent point à Liège pour contrebalancer des circonstances si défavorables. Siège du plus vaste diocèse des Pays-Bas, réunissant dans ses murs sept collégiales, deux grandes abbayes et d'innombrables églises, elle dut, non à la nature, mais à l'histoire, le rang qu'elle occupa. Les clercs, les moines, les plaideurs y entretenaient un mouvement bien différent il est vrai de celui des centres manufacturiers de Flandre et de Brabant, mais qui n'était guère moins actif. On ne rencontrait point chez elle comme chez ses voisines des milliers d'artisans vivant de l'industrie drapière (2); mais ses négociants toujours largement achalandés grâce au clergé et aux nombreux étrangers que la ville hébergeait en tous temps, s'y trouvaient dans une situation bien plus favorable que partout ailleurs. Bref, à la différence de ce que l'on constate dans les autres grandes cités des Pays-Bas, les ouvriers salariés relégués dans les wijken et les faubourgs étaient inconnus à Liège, et c'étaient des artisans et des boutiquiers ayant pignon sur rue et menant une existence indépendante qui y formaient le fond de la population.
De ce caractère particulier de la petite bourgeoisie liégeoise, il est facile d'induire pour le patriciat, un caractère corres-
(1) Voy. le tome I de cet ouvrage (2c édit.), p. 265 et suiv.
(2) Au xiu» siècle, quelques marchands liégeois vont acheter des laines en Angleterre (Hôhlbaum, Hansisches Urkundenbiich, t. III, p. 406). Mais la draperie liégeoise ne put se développer en face de la concurrence brabançonne et flamande. Au xiv« siècle, les tisserands de la cité n'ont plus qu'une importance purement locale. En 1 344, ils proposent à l'évêque Adolphe de La Marck de l'aider dans sa lutte contre la commune, s'il veut consentir de son côté à l'abolition de la foire établie en i339 « vu qu'elle fait baisser le prix du drap ». (Mathias de Lewis, Chronicon, éd. St. Bormans, p. 1 1 1 [Liège, i865]). Cf. de Chestret de Haneffe, Bulletin de l'Institut archéolog. liégeois, t. XXIII, p. 43 (iSgS). — Au xv^siècle, rapporte Jean de Stavelot, CAron/^we, éd.J. Borgnet, p. 292 (Bruxelles, i86i), il n'y avait à Liège que de 120 à 140 tisserands.