CARACTERE DE LA « CITÉ » DE LIEGE
pondant. L'absence de salariés à Liège y atteste en effet l'absence de cette classe de donneurs d'ouvrage où se recrutait en Flandre et en Brabant l'aristocratie urbaine. Les patriciens de la cité nous apparaissent plutôt comme des marchands de drap en détail, analogues aux Gewandschneider d'Allemagne, ou comme des changeurs, auxquels les continuels embarras d'argent des établissements ecclésiastiques de la ville et de l'évêché, gravement obérés ainsi que la plupart des grands propriétaires fonciers dans la seconde moitié du moyen âge, fournissaient d'abondants profits. En dépit du petit nombre de nos sources, nous pouvons conjecturer avec vraisemblance que Liège au xiii^ siècle et pendant une partie du xiv'' siècle fut, comme Arras^ une ville de banquiers (i). Tandis qu'en Flandre on reproche aux patriciens de diminuer les salaires et d'opprimer les ouvriers, dans la cité épiscopale on les accuse surtout de tripotages financiers etde louches opérations d'usure (2).
De très bonne heure une hostilité ouverte avait éclaté entre eux et le chapitre de Saint-Lambert autour duquel se groupait le reste du clergé liégeois. Le nombre et la puissance de ce clergé faisaient de lui un adversaire redoutable, et sa force s'augmentait encore de l'appui que la petite bourgeoisie ne manquait pas de lui fournir dans la lutte, tantôt sourde, tantôt déclarée, qu'il livrait aux échevins et aux lignages. L'excellent chroniqueur Hocsem nous a conservé un curieux témoignage de l'état d'esprit qui devait être au xiv^ siècle celui de plus d'un chanoine. Il n'hésite pas, après avoir pesé les défauts et les avantages de \' oligarchia et de la democratia, à se prononcer pour cette dernière, et, en dépit de la forme aristotélicienne où il enveloppe sa pensée, il est permis de croire que les événements contemporains n'ont pas été sans exercer leur influence sur cette conclusion (3).
(1) On trouvera dans le Miroir des nobles de la Hesbaye de Jacques de Hemricourt de nombreux renseignements sur v.ne foule de familles patriciennes liégeoises du xiv« siècle. Presque toutes renferment des marchands de drap et surtout des changeurs. Cf. aussi C. de Borman, Les échevins de la souveraine justice de Liège, t. I (Liège, 1892).
(2) Hocsem, loc. cit., pp. Siy, 328.
(3) Hocsem, loc. cit., p. 283 et suiv.
32 LES VILLES AU XlV SIÈCLE
Les patriciens ne restèrent pas isolés en face de leurs adversaires. La compétence de l'échevinage liégeois qui, à la différence de ce que l'on constate dans les autres villes, s'étendait à tout l'évêché, le mettait en rapports continuels avec la noblesse de la Hesbaye. Le rapprochement se fit bientôt entre les lignages bourgeois de la ville et les lignages nobles de la campagne. Les deux groupes y trouvaient leur avantage, car si les mariages qui ne tardèrent pas à se conclure entre eux faisaient entrer nombre de familles roturières dans la chevalerie, ils apportaient en revanche, à l'aristocratie rurale appauvrie, la richesse des changeurs et des marchands de la cité. La communauté des intérêts cimenta donc de plus en plus solidement une alliance qui eut pour résultat de modifier profondément, dès le début du xiv* siècle, la nature du patriciat. Il est visible que, dès cette époque, il perd rapidement son caractère urbain. Ses membres affectent les mœurs et les allures de la chevalerie (i), acquièrent des seigneuries dans la banlieue, font entrer une foule de nobles dans la bourgeoisie. Ils cessent de se recruter comme dans les villes flamandes et brabançonnes parmi les rangs des artisans enrichis, pour se confondre, autant qu'ils le peuvent, avec une classe étrangère par ses traditions et sa manière de vivre, à la population urbaine. Ils aggravèrent par là les malentendus déjà si nombreux qui les séparaient du « commun ». A mesure que l'aisance se répandait parmi les métiers, le gouvernement des lignages parut plus insupportable. Entre eux et le peuple se manifesta une véritable haine de classes : la morgue grandissante des uns alimentait continuellement chez les autres des rancunes qui n'attendaient qu'une occasion d'éclater (2).
L'alliance conclue par les patriciens avec la noblesse fut loin de leur être avantageuse. Ils se virent entraînés par elle, à la fin du xili^ siècle, dans la guerre des Awans et Waroux qui, pendant quarante-cinq ans, mit aux prises tous les lignages du
(1) Pour ceci voy. C. de Borman, op. cit. Le premier patricien liégeois qui aurait pris le titre de chevalier serait Jean Surlet fi285-i3i2). Ibid., p. 97,
( j) Voir dans la Chronique de Jean d'Outremeuse, t. VI, p. 29, une anecdote qui met curieusement en relief la haine avec laquelle les gens de lignage voyaient les artisans s'organiser en corporations.