LE GOUVERNEMENT CENTRAL
Quelque importantes qu'elles aient été, les réformes apportées^ à l'époque bourguignonne dans le gouvernement des provinces j n'ont point altéré essentiellement le régime constitutionnel qui y s'était élaboré dans chacune d'elles au cours du xiv^ siècle. Mais il en va tout autrement du gouvernement central établi par les ducs dans les Pays-Bas, et qui éleva ces contrées au rang d'État. On a affaire ici à une création de toutes pièces, à une œuvre entièrement nouvelle, et il est aisé de comprendre qu'il en devait être ainsi. Composés de territoires indépendants les uns des autres, les Pays-Bas, en effet, ne formèrent point un corps politique avant le xv^ siècle. Leurs diverses principautés avaient beau se ressembler par leur organisation, posséder des ^monnaies de même type et de même valeur, se rattacher entre elles par des traités de commerce et d'arbitrage, elles n'en conservaient pas moins jalousement leur souveraineté locale. La multiplicité de leurs dynasties s'opposait invinciblement à l'unité constitutionnelle, et, pour que celle-ci pût se réaliser, il fallait tout d'abord que celle-là disparût. C'est donc seulement après leur réunion sous la maison de Bourgogne que les Pays- Bas purent être dotés d'un système d'institutions centrales, et, par la force même des choses, ces institutions procédèrent exclusivement de la maison régnante. Comme les ducs, elles vinrent de l'extérieur. Elles constituèrent une véritable importation politique. A la différence de l'administration provinciale, abandonnée à des fonctionnaires nationaux, elles s'exercèrent, au moins dans les premiers temps, par un personnel où domina l'élément étranger. Les ducs les confièrent de préférence aux Bourguignons, aux Français, aux Picards qui les avaient suivis dans les Pays-Bas, qui vivaient dans leur entourage et qui parlaient leur langue (i).
(i) Ils agirent à cet égard comme les Hohenzollern dans la Marche de Brandebourg à la même époque. F. Priebatsch, Die Hohenzollern und die Stàdte der Mark im XV Jahrhundert, p. 5S, 59 (Berlin, 1892). — Pour la conduite analogue des ducs de Bavière, voy. Riezler, Geschichte Bayerns,t. III, p. 660 (Gotha, 1889).
Lorsque Philippe le Hardi hérita des comtés de Flandre et d'Artois^ il possédait depuis vingt ans déjà le duché de Bourgogne, et, comme tous les princes de l'époque, il avait établi auprès de lui un conseil chargé de l'aider dans le gouvernement de ce duché. Toutefois, ce conseil avait perdu peu à peu son caractère primitif: Associé au gouvernement du royaume depuis l'avènement de son neveu, le roi Charles VI, obligé presque continuellement de résider à Paris, mêlé à toutes les intrigues politiques du temps, le duc avait désormais bien d'autres intérêts à soigner que ceux de son apanage.^Dès lors la nature de son conseil se modifia. Il cessa de participer directement à l'administration de la Bourgogne, pour laquelle furent constitués des conseils spéciaux de finance et de justice. D'organe du gouvernement local, il devint un collège politique, délibérant avec le prince sur toutes ses affaires, associé d'une manière permanente à toutes les manifestations de son activité. A côté de ses membres bourguignons, le duc y fît entrer une foule d'étrangers. Il octroya le titre et la pension de conseiller ^ tous ceux dont il voulait acquérir les services. Il se constitua ainsi un groupe nombreux d'auxiliaires, recrutés dans des pays divers, appartenant à toutes les classes de la population, nobles, roturiers, gens d'Église, sorte de vassalité nouvelle où le traitement tint lieu de fief et où le métier politique se substitua au métier des armes. '
^ C'est parmi ces hommes de confiance que la maison de Bourgogne trouva les agents les plus actifs de ses progrès. Quand elle eut quitté la France pour s'établir définitivement dans les Pays-Bas, ils l'y suivirent en masse, semblables à ces Fiammwgos qui, au xvi^ siècle, devaient s'introduire en Espagne avec Charles-Quint. Malgré le nombre de plus en plus . considérable de seigneurs et de légistes belges que les ducs appelèrent depuis lors à leurs côtés, ces étrangers continuèrent pourtant à jouir auprès d'eux d'une faveur spéciale. Nouveaux venus au milieu des provinces néerlandaises, ils restèrent groupés autour du prince à qui ils devaient tout, et ils ne lui marchandèrent pas leur dévoûment. C'est de leurs rangs que sortent ses meilleurs serviteurs, les Hugonet, les Humbercourt,